
Penser la mode autrement : consommation, désir et sobriété
Pollution, exploitation de travailleurs précaires, surconsommation, course à la nouveauté : la mode concentre aujourd’hui de nombreuses critiques. Mais est-elle seulement un secteur industriel en crise, ou le symptôme d’un déséquilibre plus profond dans notre rapport au monde, au désir et au temps ? Pour éclairer ces questions, Alberto Fabio Ambrosio, théologien et historien des religions, revient sur les travaux du séminaire de recherche « Écologie de la mode : vers de nouvelles vertus », mené au sein du Pôle de recherche du Collège des Bernardins, et propose une lecture philosophique et théologique de la mode contemporaine.
Comprendre la mode
Quelles ressources la théologie et la philosophie offrent-elles pour penser un domaine comme la mode, souvent perçu comme superficiel ?
Pour commencer, les sciences humaines aident à définir ce qu’on entend par « mode ». S’agit‑il de la mode moderne née en Europe au XIXe siècle, de phénomènes historiques et culturels étudiés dans une perspective décoloniale, ou bien d’objets sociaux que les chercheurs déconstruisent aujourd’hui dans ce qu’on appelle les études de mode ? Cette diversité oblige à prendre du recul, de replacer la mode dans une histoire plus large avant même de commencer à analyser le phénomène.
La philosophie s’intéresse à la mode depuis un siècle et demi, à travers une longue histoire d’interprétation. Il serait même possible d’écrire une « histoire philosophique de la mode », tant les auteurs ont développés des réflexions sur des phénomènes comme la distinction et l’uniformisation. Bien sûr, Aristote parle déjà de vêtement au IVe siècle avant J.-C.,mais la mode telle qu’on la comprend aujourd’hui, en tant qu’objet historique né au XIXe siècle, est un objet d’étude bien particulier qui convoque des interprétations plus récentes.
La théologie, elle, ne s’est jamais dotée d’une conception structurée de la mode. Elle en a parlé pour des raisons morales, à travers des prédications qui en condamnaient des excès et des critiques visant surtout les femmes, soupçonnées d’entretenir le « frivole ». Pourtant, l’Église n’a jamais condamné officiellement la mode : un seul discours papal lui est explicitement consacré, celui de Pie XI à l’« Union latine de la haute couture » en 1925, qui précise que « au contraire, l'Église ne censure ni ne condamne les styles lorsqu'ils sont destinés à la décence et à l'ornementation du corps, mais elle ne manque jamais d'avertir les fidèles de ne pas se laisser facilement égarer par eux 1».
Les ressources théologiques sont donc dispersées : on retrouve de nombreux passages bibliques sur le vêtement, des traditions liées à l’habit religieux, ou encore des réflexions morales éparses. Pour penser la mode aujourd’hui, il faut donc constituer une discipline nouvelle : une théologie de la mode. Cela implique de reprendre les outils de la théologie classique, mais en les confrontant aux études de mode, aux observations contemporaines, à l’histoire de la mode et aux enjeux actuels.
J’insiste sur le fait que penser la mode au regard de la théologie est une véritable nécessité : la théologie ne peut exclure aucun domaine de l’expérience humaine. La mode fait partie du réel, et la foi doit pouvoir réfléchir à tout ce qui façonne la vie humaine.
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Un système déséquilibré
Votre séminaire interroge la surproduction et la surconsommation. Que révèle la mode de cette crise plus large de notre rapport au monde ?
Nous vivons dans un système social et économique fondé sur l’accumulation. La mode est l’un des lieux où cette logique apparaît le plus clairement. On achète, on remplace, on jette. Il est estimé que la garde‑robe moyenne d’un Français ou d’une Française compte aujourd’hui sept fois plus de vêtements que nécessaire.
Durant le séminaire, cette problématique de surconsommation est revenue presque à chaque séance, même lorsqu’il ne s’agissait pas du sujet des interventions. Qu’il s’agisse de philosophie, d’anthropologie, d’histoire,d’économie ou même de techniques de production, la même dynamique de surconsommation traversait les analyses.
Cette crise est aussi spirituelle. Le système capitaliste libéral s’est imposé partout, y compris au sein des institutions religieuses. La puissance de ce système fait que même l’Église a parfois du mal à résister aux logiques économiques ou aux compromis qu’elles entraînent.
Il n’existe aujourd’hui aucun antidote purement économique : ce système a gagné sur tous les plans. La seule réponse durable serait une réponse spirituelle : une sobriété intérieure, qui induirait un autre rapport au désir et à la possession. Cette sobriété n’est pas un renoncement triste. C’est un rééquilibrage : trouver une juste mesure, réapprendre la durée, le soin, la valeur du temps, la responsabilité. La mode révèle que nous ne savons plus habiter le monde sans le consommer. Elle met en lumière cette difficulté fondamentale.
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Peut-on rendre la mode vertueuse ?
Cette difficulté fondamentale que vous évoquez rend-elle impossible une transformation de l'industrie de la mode ?
Une première piste se situe du côté du consommateur. Le mouvement de la mode dite « éthique » peut être compris comme une forme d’apprentissage. Il s’agit de prendre le temps de lire les étiquettes, de ne pas acheter immédiatement. Cela ne signifie pas que l’on cesse de participer à un système critiquable, mais que l’on commence à en avoir conscience. Cette prise de conscience minimale est importante, même si elle ne suffit pas à elle seule.
Très vite, on se heurte cependant à la question de la traçabilité. En 2022, j’ai passé deux mois à Milan, dans le cadre d’un stage de recherche, au cœur de la production d’une grande maison de mode. Dès le premier jour, le directeur de la production m’a expliqué qu’il était impossible de garantir une parfaite transparence. Même avec des efforts réels, il reste très difficile de suivre l’ensemble du parcours d’un vêtement, de la fibre jusqu’au produit fini. Une étiquette indiquant un pays de fabrication ne permet jamais de connaître toute l’histoire d’un vêtement. La responsabilité des impacts générés au long de la chaîne de production est donc difficile à attribuer.
C’est pourtant souvent à partir du consommateur que l’on envisage le changement, parce que le système repose encore sur la loi del’offre et de la demande. De nombreuses associations de mode éthique agissent dans ce sens. Certains producteurs font des efforts importants, mais ce n’est pas facile, notamment en raison des contraintes économiques et de rentabilité. Le système, de toute façon, n’est pas figé : il a déjà changé dans l’histoire et il continuera à changer, parfois au prix de nouveaux déséquilibres.
Dans ce contexte, la question de l’envie d’acheter est centrale. Même lorsque l’on est informé, même lorsque l’on adhère à des idéaux éthiques, cette envie demeure. Elle est difficile à maîtriser uniquement par des arguments moraux ou rationnels. C’est pourquoi cette question dépasse la simple consommation et touche au rapport au désir.
C’est dans ce cadre que la notion de sobriété a été travaillée dans le séminaire. Sobriété dans la consommation, sobriété dans la production, sobriété dans l’usage des matières, en particulier des matières rares. Cette sobriété a été abordée comme une vertu. Or, au sens classique, la vertu est un habitus, c’est-à-dire une disposition acquise, une habitude. Habitus renvoie également à l’habit, par la même racine latine. L’idée est donc que la manière de s’habiller crée des habitudes. Ces habitudes peuvent être bonnes ou mauvaises. Lorsqu’elles sont bonnes, on peut parler de vertu.
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Comment ces vertus se traduisent-elles concrètement ?
La question de la réparation et des gestes pratiques liés aux vêtements est revenue à plusieurs reprises durant le séminaire. Il s’agit de remettre au goût du jour la réparation, le fait de réparer plutôt que de jeter, à partir de pratiques concrètes. Certains travaux ont interrogé directement ce que signifie réparer. Il est apparu que la réparation ne consiste pas seulement à prolonger la vie d’un objet, mais peut devenir une forme de création. Ces pratiques ne sont pas nouvelles. Dès le XVIIᵉ siècle, les anciens morceaux de tissu, comme les torchons, étaient recyclés pour fabriquer du papier. Les pages des livres anciens sont souvent faites à partir de ces tissus. Il existe donc une forme de recyclage très ancienne. Le fait que ces livres anciens soient faits de tissus plus anciens encore interroge notre perception du temps, de la profondeur historique des objets.
D’autres approches ont également été évoquées, comme celle de l’économie dite « régénérative », qui prend aujourd’hui une place croissante, notamment en France. L’idée est de faire en sorte que les activités économiques contribuent à préserver, voire à améliorer, les ressources qu’elles utilisent, plutôt que de les épuiser. Certaines propositions peuvent sembler utopiques, mais elles peuvent aussi ouvrir la voie à des pratiques concrètes.
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Une autre dimension importante concerne l’esthétique. Il ne s’agit pas de culpabiliser la mode d’être esthétique, ni de promouvoir une sobriété punitive, mais au contraire de proposer une sobriété heureuse. L’enjeu est donc de penser la responsabilité sans culpabilité, tout en donnant à l’esthétique sa juste place. Cette notion d’esthétique a été abordée à la fois au sens de la beauté et comme une question philosophique.
Ainsi, ce que nous avons exploré au sein de ce séminaire, à travers les rencontres, les recherches et les pratiques observées, permet de penser la mode au-delà du vêtement et de la nouveauté, comme un phénomène contemporain majeur, en lien avec notre rapport au temps, au désir, aux ressources et aux pratiques quotidiennes
1 Discours de Sa Sainteté Pie XII aux participants du Ier Congrès international de haute couture organisé par l’« Unione Latina Alta Moda », 8 novembre 1957.
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