Karl Rahner : un théologien modernisateur de l'Église

Qui est Karl Rahner ? Un article pour comprendre le parcours et la vie d'un des théologiens les plus importants du XXe siècle !

Publié le
3/2/26
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Karl Rahner, important théologien catholique, a évolué dans un contexte intellectuel et ecclésial en profonde mutation, correspondant au passage d’une théologie catholique traditionnelle, parfois sur la défensive, à une pensée davantage en dialogue avec la modernité. Il s’impose comme l’une des grandes figures théologiques du XXe siècle, à une époque où la néoscolastique (un renouvellement de la pensée de saint Thomas d'Aquin), longtemps dominante, montrait ses limites face aux interrogations nouvelles du monde contemporain.

Son itinéraire intellectuel prend forme au croisement de différentes traditions : d’un côté, l’héritage de Thomas d’Aquin, et de l’autre, la philosophie transcendantale d'Emmanuel Kant, relue à travers l’élan spéculatif de Joseph Maréchal, un philosophe contemporain de Rahner. Cette synthèse originale s’est encore approfondie par sa participation aux séminaires de Martin Heidegger, situant sa réflexion à l’articulation de la métaphysique classique et de l’existentialisme moderne. Sur le plan théologique, Rahner peut se rapprocher du courant de la Nouvelle théologie. Avec des auteurs comme Henri de Lubac et Yves Congar, il a œuvré à un vaste mouvement de ressourcement, cherchant à dégager la théologie d’un isolement académique pour lui redonner une portée vivante et intelligible pour ses contemporains.

L’étape décisive de son parcours intellectuel demeure sans doute sa participation au Concile Vatican II en tant qu’expert. Dans ce cadre de rénovation ecclésiale, il a contribué à faire évoluer une Église perçue comme centralisée et européenne vers une réalité plus universelle et collégiale. L’ensemble de son travail théologique visait à réduire la distance entre le contenu de la foi et les catégories culturelles, scientifiques et philosophiques du XXe siècle. Ainsi, en tant que théologien, Karl Rahner, peut être compris comme un médiateur entre héritage et avenir, offrant à la tradition catholique les moyens de dialoguer avec les interrogations nouvelles, à la manière d’un passeur rendant un message ancien compréhensible dans un langage renouvelé.

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Biographie de Karl Rahner : le parcours d'un théologien

Karl Rahner voit le jour le 5 mars 1904 à Fribourg-en-Brisgau, dans une famille allemande nombreuse comptant sept enfants. Son père exerce comme professeur de collège. Le climat familial est fortement imprégné par la foi, en particulier grâce à sa mère, dont l’influence spirituelle marque durablement son orientation. Après une scolarité classique au Gymnasium, il suit l’exemple de son frère aîné Hugo et entre dans la Compagnie de Jésus le 20 avril 1922. Sa première formation jésuite met l’accent sur la spiritualité ignatienne et la philosophie scolastique ; c’est durant cette période qu’il se familiarise avec les travaux de Joseph Maréchal et de Pierre Rousselot. Après avoir enseigné le latin aux novices, il entame des études de théologie en 1929 à Valkenburg aan de Geul et reçoit l’ordination sacerdotale le 26 juillet 1932.

De 1934 à 1936, il retourne à Fribourg afin de préparer un doctorat de philosophie, période au cours de laquelle il assiste régulièrement aux séminaires de Martin Heidegger. Bien que sa thèse, Geist in Welt, soit refusée par son directeur Martin Honecker, Rahner termine son habilitation en théologie à Innsbruck en 1936 et accède à un poste de maître de conférences l’année suivante. Son parcours universitaire est interrompu en 1939 par la fermeture de la faculté de théologie d’Innsbruck décidée par le régime nazi. Il s’installe alors à Vienne jusqu’en 1949,partageant son temps entre travaux de recherche et engagement pastoral à l’Institut de Pastorale de la ville.

Après le conflit mondial, il reprend l’enseignement de la théologie dogmatique à Innsbruck en 1948. Sa notoriété croissante s’accompagne de relations tendues avec les autorités romaines : au début de 1962, il se voit imposer une interdiction de publication sans autorisation préalable. Malgré cela, le pape Jean XXIII le désigne comme expert au Concile Vatican II, où il contribue de manière étroite à la rédaction de textes majeurs tels que Lumen Gentium et Dei Verbum. Par la suite, il occupe des chaires réputées aux universités de Munich puis de Münster jusqu’à sa retraite en 1971. Karl Rahner s’éteint le 30 mars 1984 à Innsbruck, laissant une production considérable d’environ 4 000 écrits, parmi lesquels le Traité fondamental de la foi, ainsi que la cofondation de la revue Concilium.

Letizia Mancino Cremer, Portrait de Karl Rahner, 2011

Trois grandes idées théologiques de Karl Rahner

L’existential surnaturel et l’autocommunication de Dieu selon Karl Rahner

Au centre de la réflexion de Karl Rahner se trouve la conviction que la grâce ne peut être comprise seulement comme une réalité créée ajoutée à l’homme, mais comme l’autocommunication même de Dieu à l’humanité. Dans ce mouvement de donation, Dieu se donne Lui-même tel qu’Il est, au cœur de Sa vie trinitaire, faisant de Sa présence la dimension la plus intime de l’existence humaine. L’achèvement de la vie humaine réside dès lors dans l’accueil de ce don gratuit par lequel Dieu se communique comme amour infini.

Afin de penser cette relation fondamentale, Rahner élabore la notion d’« existential surnaturel », concept inspiré de l’ontologie philosophique de Martin Heidegger. Cet existential désigne une transformation permanente et universelle de la condition humaine, qui oriente chaque personne, de manière constitutive et le plus souvent non thématisée, vers le mystère absolu de Dieu. Selon Rahner, cet appel intérieur fait de l’homme un être structurellement ouvert à Dieu, un « auditeur de la Parole » (Geist in Welt) au niveau même de son être. C’est être ainsi auditeur de la Parole qui permet à chacun de recevoir l’existential de Rahner.

Dans cette perspective, le théologien récuse la théorie de la « nature pure » (natura pura), en soutenant que l’homme n’existe jamais indépendamment de la grâce. Cette structure transcendantale constitue la condition préalable rendant possible la reconnaissance et l’accueil de la révélation lorsqu’elle se manifeste dans l’histoire. L’autocommunication divine, déjà présente comme orientation intérieure et comme horizon de la conscience, atteint ainsi son accomplissement et sa médiation plénière dans la personne de Jésus-Christ.

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La règle de Rahner

L’une des autres contributions majeures de Karl Rahner à la théologie dogmatique contemporaine réside dans sa relecture de la doctrine trinitaire ,articulée autour de ce que l’on nomme aujourd’hui la « règle de Rahner ». Cet axiome, exposé de manière structurée dans son petit ouvrage La Trinité, affirme que « la Trinité économique est la Trinité immanente, et la Trinité immanente est la Trinité économique ».

Par cette formulation, Rahner entend dépasser la séparation classique entre la vie intime de Dieu, telle qu’elle est en elle-même (Trinité immanente), et son déploiement dans l’histoire du salut à destination de l’humanité (Trinité économique). Il défend l’idée que Dieu se donne réellement tel qu’Il est dans Sa propre vie divine lorsqu’Il se révèle dans l’histoire. Autrement dit, les distinctions entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint, telles qu’elles apparaissent dans l’économie du salut, ne relèvent pas de simples modalités externes de l’action divine, mais expriment la réalité même du Mystère divin. Cette correspondance assure que la grâce n’est pas un don secondaire : Dieu ne communique rien d’autre que Lui-même, se donnant personnellement au plus intime de l’existence humaine.

Rahner tenait toutefois à préciser que cette règle n’implique pas une dérive modaliste (considérer que les trois Personnes de Dieu sont des modes, des visages qu'Il prend alternativement). Selon lui, Dieu ne pourrait se manifester comme trinitaire dans l’histoire s’Il ne l’était pas déjà dans Son être même. Bien que cette approche ait suscité des réserves chez certains théologiens, notamment Jürgen Moltmann, qui y ont vu un risque de confusion des personnes divines, elle a contribué à replacer la Trinité au cœur de l’expérience vécue de la foi. La Trinité apparaît ainsi comme le fondement transcendant de l’histoire du salut, garantissant que la révélation ne dissipe pas le mystère de Dieu, mais en approfondit au contraire la profondeur et l’inaccessibilité aimante.

Le concept de « chrétien anonyme » de Karl Rahner

La notion de « chrétien anonyme » constitue l’une des propositions les plus connues et les plus discutées de Karl Rahner en matière de sotériologie, c’est-à-dire de réflexion sur le salut. Elle avance que des personnes qui n’ont jamais rencontré explicitement l’annonce de l’Évangile peuvent néanmoins accéder au salut par le Christ. Cette position s’enracine dans l’affirmation de la volonté salvifique universelle de Dieu : si le Christ est le sauveur de tous les hommes, sa grâce doit pouvoir rejoindre chaque être humain, y compris en dehors des cadres visibles de l’institution ecclésiale.

Pour Rahner, devient« chrétien anonyme » celui qui adopte une orientation fondamentale de l’existence et un choix de vie qui accueillent la grâce divine, sans que cette adhésion soit formulée ou reconnue de manière explicite sur le plan théologique. Il s’agit d’un consentement existentiel profond, d’un « oui »donné à la vie, dans lequel la personne accepte son être comme ouvert à l’infini. Cette foi implicite se traduit concrètement par trois attitudes fondamentales : l’amour inconditionnel du prochain, une posture d’espérance face à l’existence et une disponibilité intérieure à la mort. En suivant fidèlement sa conscience, l’individu répond ainsi à l’existential surnaturel, c’est-à-dire à cette présence de Dieu déjà à l’œuvre en lui de façon non thématisée.

Une telle approche permet à Rahner de dépasser l’interprétation strictement exclusive de l’axiome traditionnel Extra ecclesiam nulla salus (« hors de l’Église, point de salut »). Elle ouvre à la reconnaissance d’une action réelle de la grâce et de l’Esprit du Christ au sein des autres traditions religieuses, et même dans certaines formes d’humanisme athée. Dans cette perspective, la révélation historique ne crée pas la relation de grâce, mais la rend explicite et consciente : elle nomme une offre de salut déjà adressée, en profondeur, à l’ensemble de l’humanité. Ces conceptions de Karl Rahner ont pu provoquer des débats entre théologiens concernant la nécessité de la Révélation.

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Conclusion

Au terme de ce parcours, la pensée de Karl Rahner apparaît comme une tentative cohérente et audacieuse pour repenser la foi chrétienne à l’écoute des interrogations modernes. En articulant grâce, Trinité, révélation et salut autour de l’expérience humaine concrète, Karl Rahner a offert à la théologie catholique des catégories capables de conjuguer fidélité à la tradition et ouverture à l’universalité de l’homme. Son œuvre demeure ainsi une référence majeure pour comprendre comment la foi peut se dire dans un monde pluraliste sans renoncer à la profondeur du mystère chrétien.

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