
La justice en philosophie : Platon, Aristote et Rawls expliqués
Qu’est-ce que la justice en philosophie ? Les théories de Platon, Aristote et Rawls illustrées d’exemples concrets.
La justice. Ce terme semble aller de soi. Chacun semble en saisir immédiatement le sens. Ainsi, crions-nous volontiers à l'injustice face à une punition excessive, devant une sanction que nous jugeons trop sévère, ou lorsqu'une différence de traitement nous révolte. Mais il suffit d'y regarder de plus près pour que nos certitudes s'effondrent. C'est généralement à ce moment que les dissensions apparaissent. Comment expliquer un tel hiatus ? Car nous possédons tous une vision personnelle de ce que nous considérons comme juste, mais ces visions ne se rejoignent pas forcément. Agir avec justesse, est-ce appliquer les mêmes règles à tous sans distinction ? Se conformer rigoureusement aux textes juridiques ? Ou bien savoir désobéir quand la loi devient inhumaine ? Voilà exactement pourquoi cette réflexion sur la justice se révèle centrale en philosophie depuis des siècles.
Ce questionnement se révèle d’autant plus essentiel qu’il touche aussi bien à la morale (comment dois-je agir ?) qu’à la politique (comment organiser la société ?). Aussi, derrière cette question qui peut sembler simple « qu’est-ce qu’être juste ? » se dissimulent en fait des divergences réelles de conception entre les philosophes. Ces divergences ne s’avèrent pas théoriques : elles concernent l'éducation, la répartition des ressources, les sanctions, les droits et les libertés. Autrement dit, ces questionnements ne s'adressent pas qu'aux intellectuels. Ils font partie des préoccupations quotidiennes de tout à chacun, souvent à l’origine de débats enflammés.
De l'Antiquité à nos jours, les hommes ont développé des définitions radicalement opposées de ce qu’est la justice. Ainsi, Platon voit la justice comme une forme d’harmonie, aussi bien au niveau de l’individu que de la société. Aristote, plus pragmatique, la pense comme la garante de l’égalité, en rapport avec le talent personnel et les lois. John Rawls, quant à lui, tente de proposer une théorie de la justice adaptée aux sociétés démocratiques modernes, fondée sur l’équité.
Mettre ces trois pensées en perspective ne relève pas d'un simple goût pour la réflexion historique. Cela offre l’opportunité d’acquérir de solides références pour réfléchir sur ce qui relève du juste ou de l'injuste et éviter des réponses trop rapides et superficielles.
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La justice chez Platon : l’harmonie de l’âme et de la cité
Platon face au problème de la société équitable
Le questionnement de Platon au sujet de la justice trouve naissance dans la situation à laquelle il est confronté. En effet, son environnement athénien traverse des turbulences majeures : chaos politique, batailles d'influence, et est marqué par un drame qui le bouleverse profondément – la mise à mort de Socrate. Cet assassinat légal représente pour lui la preuve qu'Athènes dysfonctionne gravement. Une interrogation brûlante s'impose alors : quelle légitimité peut revendiquer un système judiciaire qui élimine ses penseurs les plus sages ? Cette question va le hanter toute sa vie. Elle met en évidence une idée importante : respecter les lois ne garantit absolument pas la justice. Une décision peut être parfaitement légale et complètement injuste.
Voilà pourquoi, dans La République, qu'il écrit vers 380 avant J.-C., Platon s'attaque à cette question apparemment banale : définir la justice. Mais très vite, Platon comprend qu’on ne peut pas définir la justice uniquement à l’échelle individuelle. Cela mène à une impasse. Pour savoir si un homme est juste, il faut d’abord pouvoir définir ce qu’est une cité juste. La justice devient alors un principe d’organisation globale, à la fois psychologique, morale et politique.
Être juste dépasse la simple soumission aux règles
Platon écarte d'emblée les définitions simplistes de la justice. Agir justement ne se résume ni à dire la vérité ni à rembourser ce que l’on doit. Obéir aveuglément aux lois ne garantit pas non plus d’être juste. Pourquoi ? Parce que les lois elles-mêmes peuvent être foncièrement mauvaises. Or, une loi injuste ne se révèle pas juste sous prétexte qu’elle est écrite et votée par une assemblée.
Cette idée reste très actuelle. Beaucoup de débats contemporains reposent justement sur cet écart potentiel entre légalité et justice et ramènent à la question : faut-il obéir à une loi qu'on trouve injuste ? Des exemples du XXe siècle offrent un nouvel éclairage à ce questionnement platonicien. Rosa Parks avait-elle raison de refuser de céder sa place dans le bus, en violant les lois racistes ? Les résistants français avaient-ils raison de désobéir aux lois de Vichy ? La pensée de Platon aide à creuser ces questions.
Pour Platon, la justice même à l’échelle de la cité ne dépend donc pas d’une règle extérieure, c’est avant tout une vertu individuelle. Elle se fonde d’abord sur un ordre rationnel intérieur. Être juste, c’est équilibrer toutes les forces en soi pour atteindre la sérénité, une stabilité de toutes les parties de l’ensemble. Et c’est cette qualité morale individuelle qui se répercute sur l’organisation sociale.
Une société juste se compose donc d’individus qui cultivent en eux l’équilibre, comme le représente la balance, symbole de la justice. C’est aussi une collectivité où règne l’ordre juste, c’est-à-dire où chaque personne a sa place et se satisfait de sa situation.
Cette conception de Socrate que développe Platon dans La République va structurer toute sa conception de la justice.
La justice individuelle : une question d'harmonie
Platon identifie trois parties dans l’âme humaine :
- le désir ou l'appétit (epithumia en grec), qui recherche le plaisir, la satisfaction instantanée ;
- le courage (thumos), qui pousse à l’action, au combat, à la recherche des honneurs ;
- la raison (logos), qui réfléchit, calcule, décide.
Une fois cette carte « spirituelle » établie, un constat s’impose : ces parties entrent souvent en conflit. Le désir veut tout, tout de suite. Le courage peut devenir violence ou orgueil. Quant à la raison, elle est censée diriger l’ensemble, mais ne prend pas toujours le dessus. La justice, chez Platon, naît précisément quand la raison gouverne, et que chaque partie de l’âme remplit son rôle sans empiéter sur celui des autres.
Un individu injuste, ce n’est donc pas quelqu’un qui transgresse forcément la loi. C’est quelqu’un de désordonné intérieurement. Quelqu’un qui se laisse dominer par ses passions, ses envies, ses colères. À l’inverse, l’homme juste est celui qui se maîtrise (enkrateia). Ses désirs n'ont pas disparu, mais ils obéissent à la raison. Cette harmonie apporte efficacité et paix intérieure.
Cette conception peut séduire par sa rigueur. Mais elle suppose aussi une forte exigence morale, difficile à tenir dans la vie ordinaire.
La justice dans la cité : chacun à sa place
Ce modèle de l’âme, Platon l’applique directement à la société. La cité juste repose elle aussi sur une division en trois groupes :
- les producteurs (artisans, agriculteurs, commerçants), guidés principalement par le désir ;
- les guerriers, chargés de défendre la cité, animés par le courage ;
- les gouvernants, des philosophes formés à la raison, seuls capables de diriger.
La justice politique ? Elle consiste alors en une règle simple : chacun doit faire ce pour quoi il est naturellement fait. C’est sans doute l’un des points les plus discutables de la pensée de Platon. Car il suppose que les capacités et les rôles soient clairement définis, ce qui est rarement le cas dans la réalité. Les producteurs ne gouvernent pas. Les guerriers n’accumulent pas les richesses. Les gouvernants dirigent, mais sans rechercher le pouvoir pour eux-mêmes.
Dit autrement, selon cette théorie, une cité est juste quand personne ne sort de son rôle. Le désordre social, pour Platon, naît précisément quand ceux qui ne devraient pas gouverner prennent le pouvoir, par ambition, par richesse ou par manipulation.
Or, cette vision écrase la liberté individuelle. On ne choisit pas selon ses envies, mais selon sa prétendue « nature ». Elle valide une hiérarchie ultra-rigide. Elle concentre le pouvoir chez une minuscule élite. D’aucuns, comme Karl Popper, vont jusqu’à voir en Platon un précurseur du totalitarisme.
C’est précisément contre ce type de modèle que les conceptions plus modernes de la justice vont se construire. Aristote, déjà, va chercher une approche moins rigide, plus proche de l’expérience concrète. Et Rawls, bien plus tard, tentera de penser une justice compatible avec l’égalité démocratique, telle que la stipule La Déclaration des droits de l’Homme qui considère comme injuste toute distinction qui n’est pas fondée sur l’utilité commune. Contrairement à la théorie de Platon, tout homme ou femme, qu’il soit riche ou pauvre, a les mêmes droits et doit pouvoir prétendre aux plus hautes fonctions.
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La justice en action selon Aristote : égalité, loi et mérite
Aristote : penser la justice en tenant compte de la réalité
Aristote, qui a passé vingt ans à l'école de Platon, change complètement d'approche quand il fonde sa propre école, le Lycée. Pas de cité idéale chez lui. Il observe les sociétés qui existent, il étudie 158 constitutions de cités grecques.
Contrairement à Platon, qui imagine une cité idéale, Aristote regarde donc la société telle qu’elle est réellement. Pour lui, la philosophie ne peut pas se contenter de modèles abstraits ; elle doit s’appuyer sur l’expérience concrète et sur la vie des hommes.
L’homme est par nature un animal social, politique (zoon politikon), et ne peut s’épanouir qu’au sein d’un groupe. La vie collective n'est pas artificielle, c'est une nécessité inscrite en nous. La justice doit donc, pour Aristote, permettre à la société de fonctionner harmonieusement tout en respectant les différences de chacun. Elle n’est pas théorique, mais trouve sa concrétisation dans les rapports quotidiens entre les citoyens.
Sa réflexion sur la justice en philosophie amène Aristote, dans son Éthique à Nicomaque (écrit vers 350 av. J.-C.), à séparer justice générale et justice particulière.
La justice générale concerne notre relation à la loi et au bien commun. Cette justice légale a pour objet l’intérêt général de la cité plutôt que son intérêt personnel. Quant à la justice particulière, elle règle des situations précises entre individus. Aristote subdivise ensuite la justice particulière en trois formes de justice complémentaires.
La justice commutative : l’égalité appliquée au droit
Dans sa réflexion sur les rapports entre individus, Aristote identifie une justice qu'il nomme commutative. Elle s'applique aux échanges et transactions. Le principe : égalité parfaite. Pour le philosophe grec, un échange peut être qualifié de juste lorsqu'il respecte une égalité arithmétique simple : chacun doit recevoir l'exact équivalent de ce qu'il cède. Ainsi, si un propriétaire vend sa maison 200 000 euros, il doit recevoir exactement cette somme.
La position sociale ne compte pas. Seul l'échange réciproque importe. Cette idée irrigue encore nos systèmes juridiques, surtout le droit des contrats.

La justice distributive : partager selon le mérite
Aristote reconnaît que l'égalité stricte ne fonctionne pas partout. La justice distributive concerne le partage des richesses, des honneurs et des responsabilités publiques. Elle repose sur une égalité proportionnelle, pas arithmétique. La distribution prend en compte le mérite (axia). Donner pareil à tout le monde serait injuste.
Voici un exemple concret : une cité attribue des postes de responsabilité. Les tirer au sort ? Non. Il faut les distribuer selon la compétence, l'expérience, ce que chacun apporte.
Il en va de même pour les récompenses. Celui qui a courageusement défendu la cité mérite plus de reconnaissance que celui qui a déserté.
Cette logique méritocratique structure encore certaines de nos institutions. Ainsi, un élève qui travaille sérieusement mérite une meilleure note, un employé plus compétent mérite un salaire plus élevé.
Cette conception valorise la compétence et le mérite, plutôt qu’une égalité uniforme. Mais comment mesure-t-on le mérite ? Qui décide ? Cela n’a rien d’évident.
Le mérite peut valider des inégalités qui existaient déjà. Celui qui réussit vient souvent d'un milieu riche qui lui a tout donné. Tout attribuer au mérite, c'est ignorer les conditions sociales de la réussite. Mais ignorer complètement le mérite pose aussi problème. Faut-il donner la même chose à celui qui ne compte pas ses heures ni son énergie qu’à celui qui procrastine ?
La justice corrective : réparer les torts
Aristote complète les deux justices précédentes par la justice corrective. Celle-ci intervient après un dommage. Elle cherche à réparer, rétablir l’équilibre d’avant, en corrigeant les injustices. Si quelqu’un vole ou cause un dommage, la justice corrective consiste à lui faire rembourser. Nos tribunaux fonctionnent sur cette base.
L’équité : adapter la loi aux situations particulières
Aristote reconnaît que la loi, par nature, est universelle et ne peut ce qui l'empêche de couvrir la diversité des cas individuels. C’est là qu’intervient l’équité (epieikeia), qui permet d’adapter la règle à une situation spécifique. Par exemple, la loi dit « ne vole pas », mais certains vols peuvent être commis par nécessité ou par accident. Appliquer la loi comme un automate peut créer des injustices flagrantes. Le cas se pose notamment dans le roman Les Misérables de Victor Hugo lors du premier vol de Jean Valjean. Celui-ci ne commet-il pas ce vol de pain par charité et par nécessité pour nourrir les sept enfants de sa sœur après avoir cherché en vain du travail ?
L'équité ne supprime pas la loi. Elle la complète, la corrige, l'ajuste. Un juge équitable examine les circonstances, les intentions derrière les actes. Il cherche l'esprit de la loi plutôt que juste sa lettre. Cette idée reste encore essentielle aujourd'hui.
Ainsi, cette notion d’équité correctrice trouve une illustration parfaite dans les mesures de discriminations positives. La discrimination positive consiste, en effet, à prendre des mesures correctrices pour épauler des groupes victimes d’inégalités (notamment les femmes ou les personnes victimes de préjugés variés).
Les forces et faiblesses de la théorie aristotélicienne sur la justice
La pensée d'Aristote est pragmatique, concrète, facile à relier à la vie quotidienne. Elle analyse finement des situations concrètes. L'équité évite le légalisme rigide et l'arbitraire total.
Mais elle a ses limites. Elle repose beaucoup sur le mérite et suppose que chacun soit évalué correctement, ce qui peut reproduire des inégalités sociales. Si les plus aisés réussissent mieux, est-ce grâce à leur mérite ou à leurs avantages sociaux ? De plus, la théorie aristotélicienne est pensée pour la cité grecque de l’Antiquité. Certaines de ses idées (justification de l’esclavage ou exclusion des femmes de la citoyenneté) ne peuvent avoir cours dans nos sociétés modernes.

La justice en philosophie selon Rawls : justice comme équité
Au XXe siècle, tout a basculé. Industrialisation massive, inégalités qui explosent, deux guerres mondiales, totalitarismes qui massacrent des millions de gens.
Rawls et le besoin de repenser la justice
En 1971, John Rawls publie Théorie de la justice. Un essai qui révolutionne la philosophie politique.
Son but : définir une justice qui fonctionne pour nos démocraties modernes, pour des sociétés imparfaites composées de citoyens dont les valeurs s’opposent, dont les conceptions du juste divergent totalement. Comment trouver des principes que tout le monde accepterait malgré ces désaccords ,
Le voile d'ignorance : une expérience de pensée brillante
Pour ce faire, Rawls imagine une société fictive, préconstitutionnelle, où des individus choisissent ensemble les principes qui vont régir leur société future. Ces principes détermineront les droits, les libertés...
Toutefois, pour que les participants à l’élaboration de la future société fassent preuve d’impartialité, Rawls imagine un subterfuge : le voile d'ignorance (veil of ignorance). Ce voile prive les gens de toute information sur leur position future dans la société. Ils ne savent rien de la richesse, du sexe, de l’intelligence, ni de l’origine sociale dont ils seront dotés dans cet État.
Cette ignorance forcée sur leur propre cas garantit l'impartialité. Derrière le voile, semblable au bandeau de l’allégorie de la justice aveugle, impossible de défendre ses intérêts personnels puisqu'on ne les connaît pas. Un riche ne peut pas plaider pour des impôts bas - il ne sait pas s'il sera riche. Un homme ne peut pas défendre la domination masculine - il ne sait pas s'il sera un homme.
Cette construction neutralise l'égoïsme et les préjugés. Elle force chacun à se mettre à la place de tous les autres. Rawls parie que dans cette incertitude totale, les gens choisiraient des principes qui protègent tout le monde, y compris les plus faibles.
Le voile attaque aussi l'utilitarisme. L'utilitarisme cherche à maximiser le bonheur du plus grand nombre dans une société. Mais cette approche peut justifier de sacrifier certains pour le bien du plus grand nombre. Derrière le voile, personne n'accepterait un principe qui pourrait le sacrifier. Chacun se dirait : « Et si c'était moi qu'on sacrifie ? »
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Les deux principes de justice qui changent tout
À partir de cette expérience émergent deux principes.
Le premier garantit des libertés fondamentales égales pour tous. Quelles libertés ? Penser ce qu'on veut, croire ce qu'on veut, dire ce qu'on pense, s'associer avec qui on veut, participer à la vie politique (voter, se présenter aux élections), être libre de ses mouvements, avoir un procès équitable, être protégé contre l'arrestation arbitraire.
Ces libertés doivent être également distribuées. L'égalité ici est totale et non négociable.
Le second principe de justice de Rawls concerne le principe de différence. En quoi cela consiste-t-il ? Paradoxalement, dans l’acceptation des inégalités. Toutefois, sous deux conditions.
Les inégalités économiques sont acceptables uniquement si elles profitent aux plus défavorisés. Une inégalité n'est juste que si la supprimer aggraverait la situation des plus pauvres.
Ainsi, autoriser des salaires élevés pour les médecins crée une inégalité. Cette inégalité est juste ? Oui, si cela incite des gens doués à devenir médecins, ce qui améliore les soins pour tous, y compris les pauvres. Non, si ça enrichit juste les médecins sans aucun bénéfice pour les défavorisés.
La seconde condition qui rend les inégalités acceptables est l'égalité réelle des chances. Les positions avantageuses dans la société doivent vraiment être accessibles à tous.
Ces principes combinent liberté et équité, ce qui fait de la théorie de Rawls une approche à la fois morale et sociale de la justice.
Quelques exemples d’applications concrètes
La théorie de Rawls n'est pas qu'abstraite. Elle a des conséquences très concrètes.
Pour l'éducation, le principe d’équité implique que chaque élève ait accès à un enseignement de qualité, quelle que soit leur origine. Les écoles des quartiers défavorisés devraient avoir plus de moyens, pas moins, pour compenser les désavantages familiaux. L'école ne doit pas reproduire les inégalités mais les corriger activement.
Concernant la santé, cela signifie que les soins de base doivent être accessibles à tous, indépendamment des revenus. Les besoins médicaux ne devraient pas dépendre de sa fortune. Derrière le voile, personne n'accepterait un système où seuls les riches peuvent se soigner correctement.
En matière de fiscalité, le principe de différence justifie une redistribution progressive pour réduire les écarts de richesse trop marqués tout en offrant à chacun des possibilités d’ascension. Des impôts élevés sur les gros revenus sont légitimes si l'argent collecté finance vraiment des services et des aides qui améliorent la vie des plus pauvres.
Ces illustrations démontrent que la conception de la justice selon Rawls n’est pas théorique : elle guide concrètement les choix politiques et sociaux. Elle influence concrètement la manière dont on pense l’école, la santé ou la solidarité.
Forces et faiblesses de la théorie de Rawls sur la justice
La force de cette réflexion est d’être pensée pour nos démocraties contemporaines, pas pour des cités antiques. Elle protège fermement les libertés tout en intégrant la justice sociale.
Le voile d'ignorance se révèle aussi un outil intellectuel très puissant. Testez vos idées : quand vous défendez une politique, l'accepteriez-vous derrière le voile, sans savoir si vous serez riche ou pauvre, homme ou femme, en bonne santé ou malade ? Cette question force l'honnêteté intellectuelle.
Pourtant, cette théorie n’échappe pas aux critiques.
Certains détracteurs jugent qu’elle est trop abstraite et déconnectée de la réalité. Les vraies personnes ne sont pas des atomes isolés derrière un voile. Elles sont ancrées dans des communautés concrètes, des identités qui façonnent leurs conceptions du bien.
D’autres reprochent à Rawls de sous-estimer l'importance des efforts individuels. Enfin, des approches libertariennes, comme celle de Nozick, rejettent l'idée même de redistribuer les biens gagnés, affirmant que cela constitue une entrave à la liberté individuelle et au droit de propriété.
Malgré toutes les critiques, la théorie rawlsienne reste incontournable. Elle a structuré les débats des cinquante dernières années.
Comparaison des conceptions de la justice en philosophie : de Platon à Rawls
Définir la justice de façon unique et définitive ? Mission délicate. Les trois grandes conceptions examinées - Platon, Aristote, Rawls - montrent bien cette pluralité irréductible.
L'idée platonicienne que la justice demande un ordre intérieur garde sa pertinence. Une société remplie d'individus perpétuellement dominés par leurs impulsions du moment aurait du mal à fonctionner harmonieusement.
Les distinctions aristotéliciennes entre justice commutative, distributive et corrective restent utiles pour évoquer des cas concrets. L'équité garde toute son importance pour éviter le légalisme aveugle.
Le souci rawlsien de protéger les plus défavorisés, de garantir l'égalité réelle des chances, de maintenir les libertés fondamentales pour tous répond à des exigences démocratiques contemporaines incontournables.
Selon la situation, selon le contexte historique, chacune de ces théories peut éclairer nos réflexions sur l’équité. Aucune n’apporte de réponse définitive. Mais chacune incite à suspendre nos jugements hâtifs pour prendre le temps d’approfondir notre raisonnement.
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Conclusion : être juste au XXIe siècle
Finalement, que retenir de tout cela pour nos sociétés d'aujourd'hui ? Difficile de répondre. Voilà pourquoi définir la justice de manière définitive reste si ardu. D’abord, parce qu’il n’existe pas une seule manière d’être juste. La justice est à la fois individuelle et collective, morale et politique. Elle peut se penser comme harmonie intérieure et organisation sociale, comme équilibre entre mérite et loi, ou comme équité visant à protéger les plus faibles.
Aujourd’hui, quand on débat d’inégalités scolaires, de fiscalité, de préjugés ou de droits sociaux, ces théories restent pertinentes. Elles nous aident à nous poser les bonnes questions : sommes-nous en train de respecter le mérite ? Est-ce que la société protège les plus fragiles ? Les lois reflètent-elles vraiment ce qui est juste ? Afin d’être juste, faut-il parfois désobéir à la loi ?
Difficile de répondre sans se contredire à toutes ces questions. Une certitude s’impose toutefois quand on réfléchit à la justice en philosophie : ce questionnement nous responsabilise face aux choix collectifs qui façonnent notre vie. Nos sociétés doivent constamment trancher : quel système fiscal adopter ? Comment organiser l'école publique ? Qui a accès aux soins de santé ? Ces décisions engagent notre vision de la justice.
Se poser la question « Qu’est-ce qu’être juste ? » requiert de développer une vraie réflexion avant de trancher, car les philosophes ne donnent pas de réponses toutes faites à ces questions. Ils ne fournissent que des pistes pour mieux penser par nous-mêmes.
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