Théâtre et mémoire : redonner voix aux victimes de l’URSS

Comment faire entendre la voix de celles et ceux que l’Histoire a réduits au silence ? Avocate, comédienne et musicienne, Valentine Tessier codirige au Collège des Bernardins, aux côtés de l’historien Antoine Arjakovsky, le séminaire « Bouclier de l’Histoire pour l’Europe ». De ces recherches est née Crimes et chuchotements – Retour en URSS, une pièce de théâtre documentaire consacrée à la mémoire des victimes du régime soviétique. Valentine Tessier raconte comment le droit, la scène et la musique lui ont permis de transmettre ces voix, pour mieux comprendre une part de notre histoire européenne.

Publié le
26/10/26
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Vous êtes avocate, comédienne, musicienne, et vous codirigez le séminaire « Bouclier de l’Histoire pour l’Europe » au Pôle de recherche du Collège des Bernardins. Qu’est-ce que chacun de ces regards vous a apporté pour écrire cette pièce ?

Avant toute chose, je dois préciser que les sujets que j’ai mis en musique dans cette pièce, je les porte depuis longtemps. À quatorze ans, j’ai découvert les grands auteurs russes et ils ne m’ont plus jamais quittée. Très vite, la littérature m’a amenée à me plonger dans l’Histoire politique de l’Empire russe puis de la Russie soviétique. La passion s’est bientôt accompagnée de sidération lorsque j’ai découvert les millions de victimes du régime soviétique, qui a sévi presque tout au long du XXᵉ siècle sous couvert de combat pour l’égalité des Hommes. Et à la sidération se sont rapidement jointes la colère et l’incompréhension à l’idée que ces millions de victimes n’aient jamais eu droit à un procès qui juge leurs bourreaux.

Depuis, les voix chuchotées de ces victimes m’accompagnent à chaque instant. Longtemps, je n’ai pas su comment les faire entendre à voix haute.

Mon travail auprès de l’historien Antoine Arjakovsky au Pôle de recherche du Collège des Bernardins, dans ce lieu de dialogue, m’a ouvert le chemin pour rendre hommage à ces voix, à ces victimes de l’État totalitaire soviétique qui n’ont pu que chuchoter et auxquelles on n’a jamais rendu justice.

Mon regard d’avocate prédomine sans aucun doute. Il fonde mon attachement viscéral à l’État de droit et à la justice, sans lesquels on vit selon la loi du plus fort : ce n’est pas le monde dans lequel j’ai envie d’élever mes enfants.

Mon regard de comédienne me permet de disparaître derrière les voix des victimes et des témoins que je voulais faire entendre.

Enfin, pour ce qui est de la musique, je crois que c’est le conteur danois Hans Christian Andersen qui a écrit que, lorsque les mots manquent, la musique prend la parole. Rester sans mots, sidérée face à la violence ou à la souffrance, cela m’est arrivé trop souvent depuis que je ne cesse de fouiller l’Histoire de la Russie soviétique. La musique prend alors le relais. Elle est une langue universelle, qui nous unit quelles que soient nos cultures, nos langues. C’est aussi pour cela qu’elle est si importante, et c’est la raison pour laquelle j’ai souhaité accompagner ma pièce de musique et de chants. Le pianiste Jean-Romain Lehr a composé une musique originale et nous fera la joie de l’interpréter sur scène lors de la représentation, pour porter haut ce message.

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Lorsque les mots manquent, la musique prend la parole.

 

Beaucoup des auteurs et des victimes des crimes soviétiques ont aujourd’hui disparu. Pourquoi est-il important de faire connaître ces crimes aujourd’hui, notamment dans le contexte de la guerre en Ukraine ?

Ce que l’on voit aujourd’hui en Ukraine, c’est que sans l’application des outils de ce qu’on appelle la justice transitionnelle1, l’Histoire est vouée à se répéter sans cesse. Le Holodomor2, la mort par la faim, ce génocide orchestré par Staline en Ukraine au début des années 1930, n’a jamais été jugé. Depuis l’invasion à grande échelle de 2022, Vladimir Poutine tente de renouveler l’expérience.

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Lire un article sur Le développement d’une justice transitionnelle en Ukraine ne doit plus attendre

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Comme le comprend l’un des personnages de la pièce, ce passé n’est pas révolu lorsque, dans la Russie d’aujourd’hui, on continue de baptiser des bâtiments au nom des bourreaux d’hier, parce qu’ils n’ont jamais été jugés. Récemment, le dernier musée du Goulag qui existait à Moscou, fermé sous un prétexte fallacieux de sécurité, a rouvert sous la forme d’un musée centré sur les crimes des nazis. Par ce tour de passe-passe, la responsabilité du régime soviétique dans les millions de morts du Goulag serait-elle si facilement effacée ? La Russie de Poutine tente de réécrire l’Histoire.

À nous qui n’avons pas fermé les yeux, il appartient de faire connaître la vérité, de la transmettre pour qu’elle ne soit pas oubliée. Pour qu’enfin l’impunité cesse. Pour que justice soit faite. Et pour que la paix puisse vraiment advenir.

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À nous qui n’avons pas fermé les yeux, il appartient de faire connaître la vérité.

 

Pour écrire la pièce, vous vous êtes appuyée sur un travail de recherche. Y a-t-il une histoire découverte à cette occasion qui vous a particulièrement marquée ?

Elles sont toutes bouleversantes. Ce qui me saisit le plus, c’est le silence abyssal qui a entouré ces crimes. Face à ce silence, un épisode m’a profondément marquée.

Lors de mes recherches, j’ai découvert qu’en 1951, dans un élan de solidarité très fort, des anciens déportés des camps nazis, dont beaucoup étaient communistes, avaient décidé de s’intéresser au sort terrible des déportés des camps de concentration soviétiques3. Hélas, leur démarche est restée symbolique et n’a eu aucune suite judiciaire. Notamment parce que la France des années 1950 venait d’être libérée du joug nazi, une libération à laquelle les résistants communistes avaient pris une large part, et que Staline avait siégé à Yalta4 parmi les vainqueurs. Depuis, on a toujours eu bien du mal, en France, à critiquer l’Union soviétique. Cette prise de conscience me paraît donc cruciale, alors qu’aujourd’hui des responsables politiques veulent négocier avec le président russe. Ils doivent entendre la voix de la raison et mesurer ce qu’entraîne l’impunité.

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Ce qui me saisit le plus, c’est le silence abyssal qui a entouré ces crimes.

 

Pourquoi avoir choisi le théâtre plutôt qu’un colloque ou qu’un livre pour faire connaître ce travail de recherche ?

Victor Hugo, que j’admire tant pour avoir su élever des combats de justice, à la fois comme élu de la République et comme auteur, a écrit que le théâtre est une tribune, qu’il est une conscience qui avertit. C’est précisément pour cela que j’ai choisi le théâtre : il permet de donner vie à ces voix et de les transmettre au plus grand nombre.

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1 Justice transitionnelle : ensemble des mécanismes judiciaires et non judiciaires (procès, commissions de vérité, réparations, réformes des institutions) par lesquels une société affronte un passé de violations massives des droits humains, afin d’établir les responsabilités, de rendre justice aux victimes et de prévenir la répétition des crimes.

2 Le Holodomor (de l’ukrainien moryty holodom, « tuer par la faim ») désigne la famine provoquée en Ukraine soviétique en 1932-1933 par la collectivisation forcée, les réquisitions de céréales et l’interdiction faite aux paysans de quitter leurs villages. Elle a fait entre 3,5 et 5 millions de morts selon les estimations des historiens. L’Ukraine le reconnaît comme génocide depuis 2006, de même que le Parlement européen en 2022 et l’Assemblée nationale française en 2023.

3 Il s’agit de la Commission internationale contre le régime concentrationnaire (CICRC), fondée en 1950 à l’appel de David Rousset, ancien déporté à Buchenwald, qui a enquêté publiquement en 1951 sur le système des camps soviétiques.

4 Du 4 au 11 février 1945, Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill et Joseph Staline se réunissent à Yalta, en Crimée, pour organiser l’après-guerre : occupation de l’Allemagne, création de l’Organisation des Nations unies, sort de la Pologne et de l’Europe de l’Est. La conférence est souvent considérée comme le moment où l’Europe centrale et orientale a été laissée dans la sphère d’influence soviétique. La France n’y était pas représentée.

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