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Politique

Les Églises, l'Ukraine et la Paix

Publié le
13/5/24

Comment hier, aujourd’hui et demain les Églises contribuent-elles à la vérité, à la justice et à la paix en Ukraine ? Quels programmes de solidarité, de témoignage et de formation en commun avec les Églises chrétiennes en Ukraine ? Pour réfléchir aux moyens de sortie de la crise s’appuyant sur les religions et le dialogue oecuménique, le département de recherche Politique et religions du Collège des Bernardins, en collaboration avec pax Christi, avec l’Église gréco-catholique ukrainienne et avec l’Institut Chrétien d’Orient, met en place une série de séminaires de janvier 2024 à mai 2024. Le 4 juin 2024 se tiendra une soirée publique de présentation de leurs travaux. Une réflexion unique en France ! Entretien avec son directeur, Antoine Arjakovsky.

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Entretien avec Antoine Arjakovsky, directeur du séminaire de recherche "Les Églises, l'Ukraine et la Paix".

Inscription à la soirée du 4 juin 2024

Vous dénoncez dans votre livre “Pour sortir de la guerre” (Desclée de Brouwer, 2023), « l’évidente responsabilité » du patriarche Kirill dans la guerre russo-ukrainienne. Pouvez-vous revenir sur l'essentielle dimension religieuse du conflit russo-ukrainien ? 

L’Église russe, sous la férule du patriarche Kirill depuis 2009, fait la promotion du "monde russe", un concept brandi aussi bien lors de l'invasion militaire de la Crimée en 2014 qu'en Ukraine en 2022. Il repose sur une conception ethnocentrique et anti-œcuménique de l’Église. Selon cette doctrine dite du « ruskij mir », il n’existe pas de différences entre les nations russe, ukrainienne, bélarusse ou moldavien.

Le patriarche Kirill est conduit par un fondamentalisme religieux fondé sur l’ethnie qui fait un complet amalgame entre le royaume de Dieu et la civilisation russe.

Depuis 2022, le patriarcat de Moscou multiplie les déclarations de soutiens aux offensives russes en Ukraine. La veille même de la nouvelle invasion de l’Ukraine, le 23 février, jour du « Défenseur de la patrie », il donna sa bénédiction aux forces armées. Le patriarche de Moscou est conduit par un fondamentalisme religieux basé sur l’ethnie qui fait un complet amalgame entre le royaume de Dieu et la civilisation russe.

Le mercredi 27 mars 2024, le Conseil populaire mondial de la Russie a qualifié les opérations militaires russes menées contre l’Ukraine de “guerre sainte”.

Plus récemment encore, le mercredi 27 mars 2024, le Conseil populaire mondial de la Russie, une des plus anciennes institutions nationalistes présidée par Kirill, qualifie les opérations militaires russes menées contre l’Ukraine de “guerre sainte”. Un texte qui renforce la radicalisation de l'Église russe et son alignement derrière le Kremlin. 

Même le Conseil œcuménique des Églises, qui invitait encore en son sein l’Église orthodoxe russe en octobre 2023, a sorti un papier le 12 avril 2024 pour dire qu’il se désolidarisait des propos tenus par le Conseil populaire mondial de la Russie.

D’où viennent les différentes Églises orthodoxes en Ukraine ? Quel a été le chemin de l'Eglise ukrainienne vers l'indépendance par rapport au patriarcat de Moscou ? 

Le patriarcat de Moscou a une histoire complexe. Il est reconnu par Constantinople au XVIe siècle, en 1589. En 1686, lorsque l’État russe a colonisé ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, l’Église russe a obtenu le pouvoir de nommer le métropolite de Kyiv, jusque-là nommé par le patriarche de Constantinople. Toutefois, il y avait une condition : que Kiev et Moscou continuent de reconnaître le patriarche de Constantinople comme "premier parmi les égaux" dans la communion orthodoxe.

En 2018, Bartholomée de Constantinople remet en question ce droit, et ce pour trois raisons :

  • Premièrement, Moscou ne reconnaissait plus l’autorité de primus inter pares du patriarche de Constantinople. En 2016, Moscou a refusé de se rendre au concile panorthodoxe en Crète (le premier concile panorthodoxe depuis six siècles) et a entraîné trois autres Églises orthodoxes dans son sillage. Pour Constantinople, cela a été un affront, une non-reconnaissance de sa primauté et de sa capacité à rassembler les 14 Églises orthodoxes.
  • La deuxième raison est le désordre ecclésial qui régnait en Ukraine, puisqu’il y avait trois Églises orthodoxes : aussi Constantinople reproche à Moscou de ne pas savoir assurer sa responsabilité reçue, qui est l’unité orthodoxe en Ukraine.
  • Ensuite, la guerre qui commence dès l’annexion de la Crimée en 2014 risquait déjà de s'étendre à l'Ukraine, et chacun comprenait que si l’on ne réglait pas ces problèmes religieux rapidement, ce serait le cas
En 2018, le patriarche de Constantinople reconnait ainsi l’Église orthodoxe la plus nombreuse en Ukraine, en proposant aux deux autres Églises de se réconcilier. Une a accepté, l’Église autocéphale, et l’autre a refusé : l’Église orthodoxe ukrainienne, qui relève alors du Patriarcat de Moscou.

Trois raisons pour lesquelles donc Constantinople décide d’assumer sa responsabilité de chef de la communion orthodoxe et de reprendre la gestion de l’Église orthodoxe en Ukraine à Moscou. En 2018, le patriarche de Constantinople reconnait ainsi à l’Église orthodoxe d’Ukraine son droit à l’autocéphalie. Autrement dit, il autorise la création d'une Eglise orthodoxe ukrainienne canonique, un droit que l’Église du patriarcat de Kyiv (créée en 1992) réclamait de façon particulièrement insistante depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991. Puis il propose aux deux autres Églises existantes, l'Église autocéphale orthodoxe ukrainienne et l'Eglise orthodoxe ukrainienne relevant du patriarcat de Moscou de se réconcilier. La première accepte, la seconde refuse. On a ainsi deux Églises orthodoxes en Ukraine :

  • L’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale. Elle est la plus nombreuse en fidèles (sur 25 millions de fidèles orthodoxes, elle en représente 20 millions), et  a pour caractéristique de prier en ukrainien. 
  • L’Église orthodoxe ukrainienne relevant du patriarcat de Moscou. Elle prie en vieux slavon et compte environ 4 ou 5 millions de fidèles. 

Entre ces deux Églises, un contentieux séculaire persiste, portant sur plusieurs aspects : la langue liturgique, la narrative historique (d’où venons-nous ?) et la théologie. Les approches théologiques de Moscou diffèrent de celles des orthodoxes ukrainiens, alimentant ainsi des tensions continues.

En 2022, V. Poutine explique qu’il envahit l’Ukraine également pour des raisons religieuses, pour protéger les droits de la minorité slavophone. Mais aujourd'hui, même cette Église minoritaire a coupé ses liens avec le patriarcat de Moscou, en refusant de prier pour le patriarche Kyrill qui bombarde leurs Églises.

Si la dernière Église en Ukraine qui soutenait le patriarcat de Moscou a pris ses distances, l’État ukrainien veut vérifier sa fidélité, et pour cela, il a demandé aux évêques de cette Église d’écrire publiquement leur départ du patriarcat de Moscou : ce qu'ils ont refusé.

Cette Église orthodoxe est désormais dans un no man’s land juridictionnel : elle est fâchée avec le patriarcat de Constantinople, le patriarcat de Moscou et avec l’État ukrainien. Comment aider cette Église et la sortir de son isolement ? 

Aussi, cette Église orthodoxe est désormais dans un no man’s land juridictionnel : elle est fâchée avec le patriarcat de Constantinople dont elle a refusé la réconciliation en 2019, elle est fâchée avec le patriarcat de Moscou puisqu’elle l’a supprimé de tous ses statuts, et également avec l’État ukrainien à qui elle refuse de signer la déclaration publique mentionnée.

C’est pourquoi, une des questions que nous posons aujourd’hui dans notre séminaire est : “comment aider cette Église et la sortir de son isolement ?”

Que pensez-vous de l’appel du Pape François fait à l’Ukraine de hisser le drapeau blanc et de négocier ? Comment la diplomatie vaticane est-elle reçue en Ukraine ?

Le pape François, et avant lui, les papes Benoit XVI, Jean-Paul II, ont tendu la main a de multiples reprises à l’Église orthodoxe russe, et en 2016, le pape François rencontre le patriarche Kirill. Mais lors de cette rencontre de La Havane, le pape a signé une déclaration dans laquelle les évènements ukrainiens étaient présentés comme une guerre civile, alors même que l’annexion de la Crimée par la Russie avait déjà eu lieu. La diplomatie vaticane a été décrédibilisée.

Les Ukrainiens demandent maintenant à la diplomatie vaticane de dénoncer et de reconnaître les violences auxquelles sont confrontées le peuple ukrainien.

Aujourd’hui, les Ukrainiens ne peuvent pas comprendre pourquoi, sous couvert de neutralité, le pape joue le jeu de la Russie. Ils y voient une négation de l’agression. En janvier 2024, le pape a fini par admettre cette position d’agresseur de la Russie. A peine quelques mois plus tard il demande aux Ukrainiens de se rendre… Il a corrigé depuis sa position en expliquant qu’il voulait parler de négociations. Mais les négociations sont-elles possibles avec un État qui veut vous rayer de la carte ?

Les Ukrainiens demandent maintenant à la diplomatie vaticane de dénoncer et de reconnaître les violences auxquelles sont confrontées le peuple ukrainien. Il faut comprendre que l’Ukraine mène un combat existentiel. La seule chose possible dans cette situation est le respect du droit international et que les Russes retirent leurs troupes de tous les territoires annexés depuis 1991.

Les gréco-catholiques d’Ukraine surtout ne comprennent pas l’absence de soutien du pape François et de l’Église catholique, qui finalement continue de rêver à un grand accord international entre le pape et le patriarche Kirill. Cette troisième Église chrétienne fut en effet persécutée en 1946, lorsque Staline, avec le soutien du patriarcat de Moscou, élimina les évêques gréco-catholiques, tortura les prêtres, ferma les paroisses catholiques. Ils demandent aujourd'hui encore que ce crime soit jugé. 

Quel est l’état actuel du dialogue oecuménique en Ukraine ?

En 2004, j’ai pu créer l’Institut d’études œcuméniques au sein de l’Université catholique d’Ukraine (le seul encore aujourd’hui dans tout le territoire de l’ex Union soviétique) – grâce au soutien en particulier de l’Église gréco-catholique, pour qui l’œcuménisme est une priorité. Nous réfléchissons justement dans notre séminaire au rôle que peut jouer l'Église gréco-catholique dans la construction de la paix, en raison de son important poids spirituel et en ce qu'elle soutient l'indépendance nationale de l'Ukraine. 

L’Église dispose de deux poumons, oriental et occidental, mais elle n’a qu’un seul coeur, une seule vérité, ce qui implique qu’on ne peut pas dire une chose et son contraire à Rome et à Moscou.


C'est une des seules Églises qui se souvient et qui continue de vivre le concile de Florence (1439), dernier grand concile d’unité de l'histoire du christianisme byzantin et latinAussi, lorsque j’ai fondé l’Institut d’études oecuménique de Lviv (2004) j’ai appris ceci de cette Église : l’Église dispose de deux poumons, oriental et occidental, mais elle n’a qu’un seul coeur, une seule vérité, ce qui implique qu’on ne peut pas dire une chose et son contraire à Rome et à Moscou. C’est pourquoi la bonne diplomatie ecclésiale doit s’appuyer sur la vérité et la justice pour construire l’amitié entre les Églises sœurs. Elle doit privilégier l’amitié authentique et non pas les doubles discours et les mauvais compromis.

Avec cet Institut d'études œcuméniques, nous avons pu organiser des Semaines sociales œcuméniques (sur le modèle des semaines sociales de France) ce qui a beaucoup interrogé au départ. Parler d’écologies et de problématiques sociétales dans le dialogue oecuménique, lorsque l'on en a une vision strictement ecclésiologique semble étrange !

Avec cet Institut, nous avons pu organiser des Semaines sociales œcuméniques (sur le modèle des semaines sociales de France) ce qui a beaucoup interrogé au départ. Par exemple nous avons réfléchi, avec des ONG catholiques, protestantes, orthodoxes, à la manière d’intégrer les personnes en situation de handicap, ce qui est un très gros sujet dans une société marquée par le culte de l’homme fort soviétique ! Parler d’écologies et de problématiques sociétales dans le dialogue oecuménique, lorsque l'on en a une vision strictement ecclésiologique peut sembler étrange

La raison pour laquelle j’ai tenu à organiser ces forums est que nous devons d’abord parler de ce qui nous rassemble, et par là entamer le dialogue, avant de réfléchir aux problématiques plus théologiques. Désormais ce sont devenues de véritables semaines inter-religieuses, de confessions chrétiennes, avec également des juifs et quelques musulmans.

Il y a un potentiel oecuménique extrêmement riche, que jusqu’à présent nous n’avons pas voulu voir puisqu’on considérait que l’Ukraine était une gêne ecclésiale, avec ses trois Eglises, mais on voit aujourd’hui la force d’une nation qui se rassemble autour de l’essentiel.

Une autre réalisation œcuménique importante de la part des Ukrainiens est le Conseil pan ukrainiens des Églises et des organisations religieuses, qui réunit chrétiens, bouddhistes, musulmans. Ils ont adopté une déclaration commune en 2017 : “L’Ukraine est notre maison commune”, dans laquelle ils sont d’accord sur énormément de points. Je ne connais pas d’équivalent en France. En comparaison, le “conseil des cultes” français apparait comme timoré !

Il y a donc un potentiel oecuménique extrêmement riche, que jusqu’à présent nous n’avons pas voulu voir puisqu’on considérait que l’Ukraine était une gêne ecclésiale, mais on voit aujourd’hui la force d’une nation qui se rassemble autour de l’essentiel.

Du reste le gouvernement ukrainien est lui-même inter-religieux avec un président juif, un ministre de la défense musulman, un ministre des affaires étrangères chrétien, etc. 

Comment continuez-vous de nourrir le dialogue interreligieux au sein du département de recherche du Collège des Bernardins ?

Bien sûr, le dialogue inter-religieux est extrêmement complexe. Au Collège des Bernardins, nous essayons organiser des dialogues au sein du séminaire « Ukraine » de notre département de recherches entre prêtres gréco-catholiques et prêtres des deux Eglises orthodoxes ukrainiennes. L’idée est de montrer que certains sont prêts à prendre la parole et à dialoguer entre eux de façon constructive !

Pour permettre une réconciliation approfondie des chrétiens en Ukraine, il faut créer loin des bombardements, un cadre favorable au dialogue entre ces prêtres et laïcs catholiques et orthodoxes des deux juridictions. Les Eglises occidentales ont une véritable responsabilité là-dessus, car elles-seules sont en situation de favoriser ces échanges. 

Pour permettre une réconciliation approfondie des chrétiens en Ukraine, il serait utile de créer en France, loin des bombardements, un cadre favorable au dialogue entre ces prêtres et laïcs catholiques et orthodoxes des deux juridictions. Les Eglises occidentales ont une véritable responsabilité là-dessus, car elles-seules sont en situation de favoriser ces échanges. C’est pourquoi le 4 juin nous inviterons une représentante de la Conférence des Eglises en Europe à notre soirée conclusive.

Alors, rendez-vous le 4 juin, au Collège des
Bernardins ?

Oui ! Le mardi 4 juin à 19h aux Bernardins, avec l’Institut chrétiens d’Orient et nos autres partenaires, nous concluons les recherches menées depuis janvier, et présenterons nos propositions communes issues de notre séminaire de recherche. Comment aujourd’hui les Églises en Ukraine et dans le monde sont-elles sources de vérité, de justice et de paix ? Sont-elles en mesure de dépasser leurs divisions héritées du passé ? Qu’en est-il en particulier du dialogue entre représentants de l’Église orthodoxe d’Ukraine (autocéphale) et de l’Église orthodoxe ukrainienne, actuellement en rupture de ban avec le patriarcat de Moscou ? Comment dans ce contexte mieux soutenir les institutions et forces spirituelles constructives en Ukraine ?

Voilà les questions que nous nous poserons ensemble lors de la soirée du 4 juin, grâce aux interventions notamment de Katerina Pekridou, de la Conférence des Eglises en Europe à Bruxelles, de Jérôme Dartiguenave, de l’Institut chrétien d’Orient et de l’Œuvre d’Orient, de Oleg Davydov, théologien, Église orthodoxe du Patriarcat de Moscou, du père Sergui Dmytriev, aumônier militaire, de l’Église orthodoxe d'Ukraine, Kyiv, du père Michel Dymyd, professeur, de l’Université catholique d’Ukraine à Lviv et de Ségolène Mykolenko de l’éparchie gréco-catholique ukrainienne en France.

J’aurai le plaisir de modérer les débats. On terminera la soirée par un concert ukrainien et par un cocktail.

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