
Éthique biomédicale
SOIGNER LIBREMENT. LE SOIGNANT PEUT-IL DIRE NON ?
Ce séminaire du département Éthique biomédicale, Soigner librement. Le soignant peut-il dire non ?, propose d’interroger une dimension complémentaire et pourtant essentielle de la relation de soin : la liberté de celui qui soigne.
Depuis plusieurs décennies, la bioéthique a profondément transformé la compréhension de la relation de soin en plaçant au premier plan l’autonomie des personnes soignées. Le consentement libre et éclairé, la critique du paternalisme médical, l’affirmation des droits des patients et leur participation effective aux décisions qui les concernent ont constitué des acquis majeurs en modifiant significativement les pratiques des cliniciens. Ils ont contribué à réintroduire le sujet là où la personne malade risquait d’être réduite à un objet de savoir, de technique ou d’intervention.
Cette évolution, décisive et irréversible, laisse toutefois dans une relative pénombre une question pourtant constitutive de toute relation de soin : celle de la liberté du soignant. Or celle-ci ne relève ni d’un privilège professionnel ni d’une revendication corporatiste. Elle constitue l’une des conditions de possibilité du soin lui-même. Car soigner ne consiste jamais seulement à appliquer un savoir, exécuter une procédure, satisfaire une demande ou se conformer à une norme. Soigner suppose qu’un professionnel confronté à la situation singulière vécue par la personne qu’il reçoit délibère dans l’incertitude, hiérarchise des biens parfois concurrents, juge en conscience et réponde personnellement de son acte.
La médecine ne se contente pas de juxtaposer l’autonomie d’un patient et la compétence d’un professionnel. Elle engage la rencontre de deux libertés, de deux consciences et de deux confiances. La formule de Louis Portes— « Tout acte médical normal n’est, ne peut être et ne doit être qu’une confiance qui rejoint librement une conscience » — peut être approfondie en ce sens : le patient confie sa vulnérabilité à un soignant fiable dont il attend non pas une simple prestation mais un jugement explicité dans/par une parole responsable. Le soin ne devient véritablement humain que lorsque le professionnel peut répondre de ce qu’il fait, pour cette personne-ci, dans cette situation-là.
Cette question est aujourd’hui rendue plus aiguë par les mutations de la médecine contemporaine. Les pratiques sont de plus en plus structurées par les normes juridiques, les recommandations scientifiques, les protocoles institutionnels, les impératifs de sécurité, les exigences de traçabilité, les contraintes économiques, les procédures d’évaluation et les systèmes algorithmiques d’aide à la décision. Ces dispositifs poursuivent le plus souvent des objectifs légitimes : réduire les risques, garantir l’équité, améliorer la qualité, organiser les coopérations et rendre compte de l’usage des ressources collectives. Leur multiplication modifie néanmoins les conditions d’exercice du jugement clinique.
Le soignant se trouve désormais au croisement d’injonctions légales, déontologiques, institutionnelles, scientifiques, économiques et sociétales, parfois convergentes, parfois contradictoires. Il peut être tenu d’appliquer des prescriptions qu’il n’a pas contribué à élaborer, d’accomplir des actes dont il interroge la portée éthique, ou de répondre à des demandes qui excèdent ce qu’il estime pouvoir ou devoir faire.
Pourtant, malgré le poids croissant des contraintes qui pèsent sur son activité, c’est encore et toujours au soignant qu’il est demandé de répondre de ses actes. Ce paradoxe constitue le point de départ du séminaire : la responsabilité suppose une liberté effective de jugement. Si l’acte de soin n’était que l’exécution mécanique d’une procédure, la responsabilité morale du professionnel deviendrait difficilement intelligible. Mais si à l’inverse sa liberté était pensée comme une souveraineté sans limites, elle risquerait de se changer en arbitraire et de trahir la finalité relationnelle du soin en exposant la personne soignée à l’emprise.
Si le soignant demeure responsable de ses actes malgré les multiples déterminations qui encadrent désormais son exercice, c’est aussi parce que la pratique clinique ne peut se réduire ni à l’application de principes abstraits ni au seul calcul des conséquences. Elle conduit à articuler ce que Max Weber distinguait sous les noms d’éthique de la conviction et d’éthique de la responsabilité. Le soin exige en effet de demeurer fidèle à des convictions qui donnent sens à l’engagement professionnel tout en assumant les conséquences concrètes des décisions prises dans des situations toujours singulières.
La liberté du soignant doit donc être pensée comme une liberté située, relationnelle et responsable. Elle n’est ni indépendance absolue ni pure obéissance ; ni autonomie souveraine ni hétéronomie servile. Elle désigne la capacité de discerner ce qui convient, de consentir de manière réfléchie à ce qui est demandé, d’oser refuser lorsque l’acte apparaît incompatible avec le jugement professionnel ou moral, et d’inventer, dans le réel toujours imprévisible et incertain du soin, une réponse ajustée à la singularité de la personne rencontrée.
sous la direction de
LE CONSEIL SCIENTIFIQUE
- Anne-Laure Boch, neurochirurgienne et philosophe
- Côme Bommier, onco-hématologue et épidémiologiste clinique
- Dominique Fenouillet, juriste
- Éric Fiat, philosophe
- Dominique Folscheid, philosophe
- Cyril Goulenok, anesthésiste réanimateur et philosophe
- Didier Truchet, juriste
- Monette Vacquin, psychanalyste
- Véronique Lefebvre des Noëttes, psychiatre et philosophe, co-directrice du Département Éthique biomédicale du Collège des Bernardins de 2020 à 2025
Les séances de recherche, réservées au groupe de chercheurs, se tiennent au Collège des Bernardins, de 18h à 20h.
Première année : en quoi et comment la réflexion des philosophes et des théologiens éclaire/impacte la liberté du soignant/clinicien de terrain ?
Mercredi 25 novembre 2026
Fondements et exercice du jugement clinique
Les intervenants :
Soignante-référente : Maylis Dubasque, médecine généraliste retraitée (soins palliatifs et douleurs chroniques) et philosophe (chercheure associée à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour). Membre de l'École éthique de la Salpêtrière
Spécialiste-invité : Fondements philosophiques de la liberté du soignant : condition et exercice du jugement clinique, par Olivier Boulnois, philosophe, directeur d'études à l'École pratique des hautes études, philosophie médiévale et métaphysique.
Question directrice : Qu’est-ce qui fonde la liberté du soignant, et pourquoi cette liberté est-elle une condition du soin lui-même ?
Cette séance examine pourquoi et en quoi le soin requiert un sujet libre. D’Aristote à Paul Ricœur, elle montre comment la prudence et la sagesse pratique permettent de penser une décision qui ne se laisse jamais entièrement déduire d’une règle générale ni réduire à un enchaînement nécessaire de causes et d’effets. La liberté apparaît alors comme la condition du jugement clinique : non pas une permission de faire ou non ce que l’on veut, mais la capacité de discerner ce qu’il convient de faire avec et pour une personne singulière dans une situation singulière marquée par l’incertitude et la complexité.
Mercredi 16 décembre 2026
Quelles libertés pour le soignant ? Contraintes, responsabilités et pouvoir d’agir
Les intervenants :
Soignante-référente : Véronique Averous
Spécialiste-invitée : Liberté de dire non et liberté de dire oui : toute contrainte est-elle liberticide ? ou bien Liberté sous contrainte ou liberté créatrice ?, par Agatha Zielinski, normalienne, agrégée, docteure en philosophie
Question directrice : De quelle(s) liberté(s) le soignant dispose-t-il pour exercer pleinement sa responsabilité ?
Cette séance, nourrie de l’œuvre d’Isaiah Berlin, interroge les deux dimensions de la liberté. La liberté négative, exercée à l’égard des entraves dont il convient de s’affranchir, éclaire la nécessité ou l’option pour le soignant de pouvoir refuser certaines injonctions ou certains actes. La liberté positive, capacité d’être auteur de son action, ouvre sur la créativité du soin : la possibilité de faire advenir — en solo ou mieux encore, à plusieurs — une réponse qui ne se trouvait pas déjà contenue dans une règle, une recommandation ou une demande.
Mercredi 13 janvier 2027
La conscience du soignant : héritages, convictions et liberté intérieure
Les intervenants :
Soignant-référent : Côme Bommier, médecin
Spécialiste-invité : Aux sources de la liberté de conscience : héritage théologique et enjeux pour le soignant contemporain, par Thierry Collaud, théologien et médecin
Question directrice : Que reste-t-il des valeurs judéo-chrétiennes dans la conscience professionnelle d’un soignant de la génération Z?
Cette séance explore la généalogie théologique de la conscience, d’Augustin au concile Vatican II, en passant par le débat entre Érasme et Luther sur le libre arbitre. Elle examine ce qui demeure, sous des formes explicites ou implicites, un héritage judéo-chrétien dans la conscience professionnelle d’un soignant exerçant dans un monde sécularisé : intériorité, recherche de la vérité, responsabilité devant autrui, dignité inconditionnelle de la personne et nécessité d’une conscience formée et informée.
Mercredi 24 février 2027
Le soignant face à la loi : obligations et liberté de conscience
Les intervenants :
-Spécialiste-invité : "Aux sources juridiques de la liberté du soignant » ou bien « Les dimensions juridiques de la liberté du soignant, par François Vialla, professeur de droit privé et de sciences criminelles à l’Université de Montpellier
-Question directrice : Comment est construite, et commentpeut s’organiser et se manifester légitimement l’objection de conscience duprofessionnel de santé ? Existe-t-il des actes qu’un soignant ne doit jamaisaccomplir ? Le soignant doit-il toujours obéir ?
Cette séance analyse la construction juridique de la clause et de l’objection de conscience. Comment peut-elle être légitimement organisée et manifestée par les professionnels de santé ? Existe-t-il des actes qu’un soignant ne doit jamais accomplir ? Le professionnel doit-il toujours obéir, que ce soit à la loi, à son employeur, à une procédure ou à une demande du patient ? Cette séance étudie les tensions entre liberté de conscience, continuité des soins, droits des patients, obligations professionnelles et responsabilité collective des institutions.
Chaque séance réunit deux intervenants aux fonctions complémentaires :
- Un « soignant-référent », engagé dans la pratique du soin, et un « spécialiste-invité », au titre de son expertise reconnue, qu’elle soit philosophique, théologique, juridique, sociologique, psychologique ou issue d’un autre domaine pertinent.
- Le soignant-référent ouvre la séance. Il introduit le thème à partir de son expérience du soin. À travers une ou plusieurs situations cliniques concrètes, il fait apparaître la réalité du terrain et des pratiques, les tensions rencontrées et surtout la question directrice à laquelle la séance cherchera à répondre. Il ne s’agit pas pour lui de donner un exposé théorique, mais de rendre la problématique concrète et de faire entendre les questions qui se posent réellement dans la pratique.
Le spécialiste-invité intervient ensuite. À partir de la problématique introduite par le soignant-référent, il apporte les ressources propres à son domaine de compétence : philosophiques, théologiques, historiques, juridiques, sociologiques, psychologiques ou autres. Son intervention constitue le temps principal d’approfondissement de la question et doit permettre d’en éclairer les différents enjeux. Il ne s’agit pas nécessairement d’apporter une réponse définitive, mais de proposer des éléments permettant de mieux comprendre, penser et discerner.
Les deux interventions sont suivies d’une discussion entre les 2 intervenants et avec la salle, animée par le soignant-référent.
L’objectif du séminaire est ainsi de faire dialoguer l’expérience du soin et la réflexion intellectuelle, sans subordonner l’une à l’autre. Il ne s’agit pas de juxtaposer un témoignage et une conférence, mais de créer les conditions d’un véritable dialogue permettant de faire émerger des critères de discernement susceptibles d’éclairer les pratiques de soin, la formation des soignants et les responsabilités des institutions.

