
Éthique biomédicale
SOIGNER LIBREMENT. LE SOIGNANT PEUT-IL DIRE NON ?
Ce séminaire du département Éthique biomédicale, Soigner librement. Le soignant peut-il dire non ?, propose d’interroger une dimension complémentaire et pourtant essentielle de la relation de soin : la liberté de celui qui soigne.
Alors que la réflexion bioéthique contemporaine s’est principalement développée autour de l’autonomie de la personne soignée, de ses droits, de sa volonté et de son pouvoir de décision, la liberté du soignant demeure un angle mort relatif de la recherche philosophique et éthique. Lorsqu’elle est abordée, elle l’est souvent de manière ponctuelle, à travers les questions d’objection de conscience ou de responsabilité professionnelle. Rares sont les travaux qui entreprennent d’en faire l’objet central d’une réflexion systématique.
Cette démarche permet de réintroduire le soignant comme sujetmoral à part entière et de penser le soin non plus seulement comme la protectionde l’autonomie du patient, mais comme la rencontre de deux libertés.
Cette question est aujourd’hui rendue plus aiguë par les mutations de la médecine contemporaine. Les pratiques sont de plus en plus structurées par les normes juridiques, les recommandations scientifiques, les protocoles institutionnels, les impératifs de sécurité, les exigences de traçabilité, les contraintes économiques, les procédures d’évaluation et les systèmes algorithmiques d’aide à la décision. Ces dispositifs poursuivent le plus souvent des objectifs légitimes : réduire les risques, garantir l’équité, améliorer la qualité, organiser les coopérations et rendre compte de l’usage des ressources collectives. Leur multiplication modifie néanmoins les conditions d’exercice du jugement clinique.
Le soignant se trouve désormais au croisement d’injonctionslégales, déontologiques, institutionnelles, scientifiques, économiques etsociétales, parfois convergentes, parfois contradictoires.
Les axes de la recherche sont :
- Liberté, conscience et responsabilité : le soignant comme sujet moral
Cet axe de recherche vise à interroger les fondements anthropologiques et philosophiques de la liberté du soignant. La médecine contemporaine continue d’attribuer aux professionnels de santé une responsabilité morale, juridique et déontologique considérable. Or, cette responsabilité suppose l’existence d’une véritable capacité de jugement. Peut-on encore parler d’un sujet moral lorsque les décisions sont de plus en plus encadrées par des protocoles, des recommandations, des contraintes institutionnelles ou des dispositifs algorithmiques ?
Cet axe explorera les liens entre liberté, conscience, responsabilité et autonomie à partir des grandes traditions philosophiques, notamment aristotélicienne, kantienne, phénoménologique et personnaliste. Il examinera également les fondements historiques, juridiques et théologiques de la liberté de conscience, ainsi que les conditions permettant au soignant de demeurer auteur et sujet moral de ses actes.
Les questions de l’objection de conscience, du refus, de la désobéissance, du consentement mutuel et de la responsabilité professionnelle seront particulièrement étudiées.
- Liberté et vulnérabilité : les limites de l’autonomie dans le soin
La liberté du soignant ne s’exerce jamais dans un espace abstrait ou désincarné. Elle est toujours confrontée à la vulnérabilité humaine, qu’il s’agisse de celle du patient ou de celle du professionnel lui-même. Le soin place en effet le soignant dans une situation singulière où l’appel de l’autre précède souvent sa propre volonté.
À partir notamment des travaux de Levinas, Ricoeur et des philosophies contemporaines du care, cet axe s’interrogera sur la tension entre autonomie et responsabilité envers autrui. Comment penser une liberté qui naît d’une obligation ? Jusqu’où le visage de l’autre engage-t-il la responsabilité du soignant ? En quoi la rencontre soignante est-elle subjectivante non seulement pour l’hôte reçu, mais aussi pour celle ou celui qui l’accueille ? Comment articuler liberté professionnelle, sollicitude et devoir de soin ?
Cet axe intégrera également les questions relatives à la souffrance morale, au dégoût, à l’épuisement professionnel, aux conflits de loyauté et aux différentes formes de vulnérabilité susceptibles d’affecter la capacité de jugement du soignant.
- Liberté, normes et institutions : les contraintes du soin contemporain
L’exercice du soin s’inscrit dans un environnement de plus en plus normé. Protocoles, recommandations, législation, exigences de qualité, impératifs économiques, systèmes de contrôle et nouvelles technologies encadrent fortement l’activité clinique, au risque de l’étouffer.
Cet axe cherchera à comprendre comment la liberté du soignant peut être pensée au sein même de ces contraintes. L’objectif n’est pas d’opposer liberté et règle, mais d’examiner les conditions d’un juste équilibre entre sécurité, responsabilité et autonomie professionnelle.
Dans cette perspective, seront notamment étudiés les rapports entre travail prescrit et travail réel, les effets de la protocolisation croissante de la médecine, les enjeux liés à l’intelligence artificielle, les tensions entre droit et conscience, ainsi que les différentes formes de coercition présentes dans les pratiques de soin, à une échelle non seulement interindividuelle mais aussi organisationnelle.
- Liberté, créativité et invention : le soin comme espace du possible
La liberté ne se réduit pas à la faculté de dire non. Elle désigne également la capacité d’inventer une réponse ajustée à une situation singulière. Le soin confronte quotidiennement les professionnels à des situations qui excèdent les cadres préétablis et exigent discernement, prudence, imagination et créativité.
Cet axe s’appuiera notamment sur les travaux d’Aristote, Canguilhem, Arendt, Winnicott et Dejours afin d’explorer les dimensions créatrices de l’activité soignante. Le soin sera envisagé comme un lieu privilégié d’invention pratique où se déploient le jugement clinique, la sagesse pratique, l’improvisation et le bricolage au sens noble du terme.
sous la direction de
LE CONSEIL SCIENTIFIQUE
- Anne-Laure Boch, neurochirurgienne
- Côme Bommier, onco-hématologue, hôpital Saint-Louis AP-HP, Paris
- Éric Fiat, philosophe
- Dominique Folscheid, philosophe
- Cyril Goulenok, anesthésiste réanimateur
- Didier Truchet, juriste
- Monette Vacquin, psychanalyste
- Véronique Lefebvre des Noëttes, co-directrice du Département Éthique biomédicale du Collège des Bernardins de 2020 à 2025, psychiatre, docteur en médecine et docteur en philosophie pratique et éthique médicale
Les séances de recherche, réservées au groupe de chercheurs, se tiennent au Collège des Bernardins, de 18h à 20h.
Sujet de la première année : en quoi et comment la réflexion des philosophes et des théologiens éclaire/impacte la liberté du soignant/clinicien de terrain ?
Mercredi 25 novembre 2026
Fondements philosophiques de la liberté du soignant : condition et exercice du jugement clinique
Avec les interventions de :
Maylis Dubasque, chercheur associé, Université de Pau et des Pays de l'Adour
Olivier Boulnois, philosophe
Mercredi 16 décembre 2026
Liberté de dire non et liberté créatrice : relire Isaiah Berlin à partir du soin, et le soin avec l’éclairage d’Isaiah Berlin
Mercredi 13 janvier 2027
Aux sources théologiques de la liberté de conscience : héritages et enjeux pour le soignant contemporain
Mercredi 24 février 2027
Aux sources juridiques de la liberté du soignant, ou quand le consentement libre n’est pas qu’une affaire de soigné
Mercredi 10 mars 2027
Le soignant : l’obligé du patient ? Vers un consentement mutuel dans la relation de soin
Mercredi 21 avril 2027
Soigner librement, entre protocoles et procédures : la liberté de jouer et la créativité du soin
Mercredi 12 mai 2027
Levinas et Ricoeur : deux sources philosophiques françaises pour penser un soin libre et hospitalier
Vendredi 4 juin 2027
Colloque intermédiaire, Médecine et IA : libération ou asservissement ?
L’IA va-t-elle libérer le soignant en lui rendant du temps et du jugement, ou l’enfermer dans une nouvelle forme de dépendance aux algorithmes ? Entre promesse d’efficacité et risque d’aliénation, ce colloque interroge ce qui reste de la liberté de soigner à l’ère des machines pensantes.

