.webp)
« L’Union européenne est la meilleure réponse à la politique du chaos »
Les 11 et 12 septembre 2026, à l’initiative de Jean-Baptiste de Franssu, président du Collège des Bernardins, les premières Rencontres européennes des Bernardins ont réuni des responsables politiques, religieux, militaires, économiques et universitaires venus de toute l’Europe. De Michel Barnier à Joschka Fischer, de Margrethe Vestager au cardinal Marx, une même conviction s’est imposée : le moment est venu pour l’Union européenne d’affirmer sa souveraineté.
Ce qui m’a d’abord frappé, lors de ces Rencontres, c’est l’unanimité du diagnostic. Venus de pays et d’horizons très différents, les intervenants ont tous décrit une Europe menacée de toutes parts. Le politologue Gerald Knaus, fondateur de l’European Stability Initiative, a posé le décor sans détour : la guerre russe en Ukraine, les provocations sur le sol européen, les visées américaines sur le Groenland. Nous sommes entrés, selon le mot de Giuliano da Empoli qu’il reprenait, dans une « nouvelle ère des prédateurs ». Sonja Stuchtey, fondatrice d’Alliance4Europe, en a montré l’autre visage : des réseaux de désinformation actifs jour et nuit, dopés à l’intelligence artificielle et aux deepfakes, comme on l’a vu lors de l’élection roumaine.
Mais ce constat n’a pas débouché sur le fatalisme. La plupart des intervenants partageaient une conviction qui est aussi la mienne : l’UE est la meilleure réponse à la politique du chaos menée par les États impérialistes. Car la puissance du droit, arrimé à la justice, l’emporte sur celle des pouvoirs fondés sur la force militaire, la désinformation et la terreur. Marta Cartabia, ancienne ministre italienne de la Justice et ancienne présidente de la Cour constitutionnelle, en a donné une illustration éclairante : la « checklist » de la Commission de Venise, l’organe d’experts constitutionnels du Conseil de l’Europe. Cette liste de critères de l’État de droit permet de partager des principes communs sans effacer la diversité des nations.
Restait à passer aux actes, et c’est sans doute ce qui m’a le plus réjoui : face à la tentation du repli nationaliste, les propositions ont fusé, concrètes et créatives. Michel Barnier plaide pour un pilier européen de l’OTAN, une DARPA européenne sur le modèle de l’agence de recherche du Pentagone, et un Conseil européen de sécurité ouvert au Royaume-Uni, à la Norvège et à l’Ukraine. Margrethe Vestager veut faire appliquer les règles du marché aux géants du numérique, protéger la santé mentale d’une génération exposée aux réseaux sociaux et nouer des alliances avec le Canada ou l’Inde. Jean-Dominique Senard, enfin, appelle à s’inspirer de l’Inflation Reduction Act, le vaste programme américain de soutien à l’industrie verte, pour provoquer un choc de compétitivité sur l’énergie, et à réorienter l’épargne européenne en amendant les règles bancaires de Bâle III. « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous », a lancé Margrethe Vestager. Cet appel, je l’ai entendu avec d’autant plus de force qu’il rejoint le travail mené depuis des années par notre recherche menée aux Bernardins.
Souveraineté européenne : l’éclairage de la recherche
Ces approches convergent largement avec les travaux du département de recherche Politique et religions du Collège des Bernardins. Nous y défendons de longue date l’Union européenne comme projet de civilisation. Ce travail s’enrichit de nos collaborations avec des chercheurs venus de toute l’Europe et avec d’autres institutions, et il s’est traduit à plusieurs reprises en propositions concrètes pour les décideurs politiques1. C’est dans cet esprit que nous avons publié en 2026, avec les revues France Forum et Études et plus d’une quarantaine de chercheurs, le dossier « Gouverner autrement : 60 propositions citoyennes pour 2027 ». Nous nous y sommes largement inspirés des travaux de Gaëtane Ricard-Nihoul, Sylvain Kahn et Olivier Beaud. Tous trois en sont convaincus : le temps est venu de reconnaître que l’Union européenne est appelée à devenir, selon l’expression de Jacques Delors, une « fédération d’États-nations », dotée de compétences proprement étatiques. Pour Gaëtane Ricard-Nihoul, cette formule désigne un subtil mélange entre la préservation de la souveraineté nationale des États et un fonctionnement fédéral. La fédération est en effet, selon Olivier Beaud, « un processus d’agrégation d’unités politiques sans que cette association ne débouche sur la “fusion” de ces unités dans la nouvelle unité créée ». Sylvain Kahn ajoute que l’Union, pacte de confiance entre égaux, dispose déjà d’un certain niveau « d’étaticité », que les nations et les citoyens doivent désormais reconnaître. Autrement dit, l’Union européenne a inventé une nouvelle forme d’État, qui ne repose pas seulement sur les piliers traditionnels de puissance, défense, nation, mais aussi sur la mutualisation de la souveraineté étatique, y compris dans des domaines régaliens tels que la monnaie.
Forts de cette prise de conscience, nous avons plaidé pour l’adoption d’une doctrine stratégique de la souveraineté européenne. Contre ceux qui considèrent que l’UE est formée de « nations herbivores » entourée de « peuples carnivores », il convient en premier lieu de rappeler la puissance des États de droit, c’est-à-dire des États qui fondent leurs politiques sur des principes constitutionnels démocratiques. Ce sont bien les États démocratiques qui ont gagné les guerres mondiales du XXe siècle (alliés à l’URSS et à la Chine dans le cas de la Seconde Guerre), menées contre les puissances impérialistes, puis fascistes, puis communistes. Il est faux de croire que l’Europe n’aurait d’autre choix que de devenir elle-même un empire pour éviter le choix entre « la vassalisation heureuse » et « l’impuissance morale ». Cette doctrine stratégique, à faire adopter par les institutions européennes, devra s’employer à renforcer la souveraineté de l’Union européenne. Plusieurs moyens d’y parvenir existent.
D’abord, pour éviter de reproduire à l’échelle européenne le naufrage des institutions onusiennes, il convient de réserver l’utilisation du droit de veto en politique étrangère européenne uniquement pour des cas exceptionnels touchant à l’intégrité de la souveraineté du pays concerné. Ensuite, il importe d’utiliser plus souvent l’article 7 du traité sur l’UE qui autorise la suspension du droit de vote d’un État membre qui ne respecterait pas les principes ou les procédures démocratiques de l’UE. Enfin, il convient d’appliquer, dès à présent, sur la base d’une co-décision du Parlement européen et de la Commission européenne, le vote à la majorité qualifiée (VMQ), sur un certain nombre de sujets de politique étrangère, comme les questions sur l’élargissement, les droits de l’homme ou les missions civiles.
Une telle évolution des pratiques permettrait à l’UE de disposer d’une politique étrangère et de défense commune, de créer une industrie de défense européenne, de mettre en place une armée européenne complémentaire avec l’OTAN ou encore de lutter contre la propagande et les manipulations extérieures.
Le rôle déterminant de la doctrine sociale des Églises pour la construction européenne
Que les Rencontres européennes se soient tenues aux Bernardins, où notre pôle de recherche travaille depuis des années sur l’Europe, n’a rien d’un hasard. L’Église catholique a ici une responsabilité réelle : éveiller les consciences à la nécessité d’une souveraineté européenne, et accompagner patiemment l’émergence d’une Europe dotée de vrais attributs d’État, partagés et subsidiaires. Elle peut ainsi aider les nations européennes à s’unir et à se renforcer, sans renoncer à ce qui fait leur diversité.
Sur un plan ecclésial, le Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (CCEE) et la Conférence des Églises européennes (CEC) ont ainsi décidé de réviser en ce sens en 2025 la Charte œcuménique de 2001, pierre angulaire de la coopération œcuménique européenne depuis plus de deux décennies2. Les responsables des Églises catholiques, protestantes, anglicanes et orthodoxes écrivent ceci dans leur introduction :
« Nous, signataires de la Charte, CEC et CCEE – reconnaissons les fruits de l’Évangile du Christ dans la vie de nos sociétés. Néanmoins, nous reconnaissons également que l’urgence de la crise climatique s’accentue, et que la guerre, les déplacements de populations, la pauvreté, le populisme, l’utilisation abusive de la religion ainsi que d’autres problèmes interdépendants causent de grandes souffrances et une anxiété considérable. Les développements technologiques rapides ont modifié nos réalités d’une manière que nous cherchons encore à appréhender. En outre, l’Europe se sécularise de plus en plus et, dans la plupart des régions d’Europe, l’implication des Églises n’est plus considérée comme acquise. Ce déclin d’influence a plusieurs causes, dont une perte de crédibilité due aux péchés individuels et structurels au sein des Églises. Dans cette situation, le partage œcuménique est de toute évidence plus nécessaire que jamais ».
Le 28 septembre 2026, à Metz, le pape Léon XIV est allé plus loin encore. Il a souligné l’importance politique de figures prophétiques comme celle de Robert Schuman et il a encouragé les Européens à se mobiliser en faveur de la paix mondiale. Lors des Rencontres européennes des Bernardins, le cardinal Marx soulignait déjà que militer pour la paix n’implique pas de devenir naïvement pacifiste, car « la défense est légitime ». La paix intégrale, selon Léon XIV, consiste à ajouter au travail de vérité et de justice tout ce qui rend la vie bonne : la sécurité commune, l’éducation, la solidarité, le partage des ressources3.
Une paix « désarmée et désarmante » : l’expression est celle de Léon XIV, dès le soir de son élection. La construction européenne en est l’un des plus beaux exemples. En mettant en commun le charbon et l’acier, matières premières de la guerre, la déclaration Schuman du 9 mai 1950 voulait rendre tout conflit entre la France et l’Allemagne « non seulement impensable, mais matériellement impossible ». Robert Schuman était d’ailleurs aussi favorable, en 1952, à la création d’une Communauté européenne de défense. Il considérait celle-ci comme un outil essentiel pour la sécurité européenne et l’ancrage occidental de l’Allemagne. Il jugeait que la CED répondait à plusieurs objectifs majeurs : assurer la sécurité de la France, permettre le réarmement contrôlé de l’Allemagne, construire une véritable défense européenne, et consolider l’intégration de l’Allemagne dans le camp occidental.
Je ne crois pas pour autant qu’une paix désarmée et désarmante soit une paix privée d’outils de sécurité. La paix intégrale implique de penser ensemble la vérité et la justice, la sécurité et la confiance. Notre département de recherche Politique et religions a voulu prendre sa part de ce travail : il a corédigé l’appel « Pour une paix qui ne trahit pas la justice »4, adressé au pape Léon XIV le 5 novembre 2026 par vingt-deux universitaires européens réunis à Rome à l’initiative de l’Institut Chrétiens d’Orient. Cet appel part d’une posture éthique : « Nous refusons une paix sans justice, un ordre international sans respect du droit, une foi qui justifie la violence et un savoir qui demeure indifférent à la souffrance humaine ».
Je me réjouis que le Collège des Bernardins ait décidé de poursuivre l’expérience, avec tous les partenaires de bonne volonté, en organisant pour 2027 une deuxième édition des Rencontres européennes. Plus que jamais les Européens doivent dialoguer sur les enjeux qui les concernent tous et s’impliquer dans un authentique plaidoyer au service des personnes, des communautés nationales et du bien commun.
Antoine Arjakovsky, co-directeur du département Politique et religions du Collège des Bernardins
1 Notamment Histoire de la conscience européenne (Salvator, 2016), réalisée avec trente historiens de quinze pays européens, et Retrouver le goût de l’aventure européenne : dix propositions pour un avenir personnaliste de la civilisation européenne (2019), avec plusieurs think tanks, dont l’Institut Jacques Delors.
2 Charta Oecumenica, version révisée, 2025.
4 Institut Chrétiens d’Orient, « À Rome, un nouveau groupe de travail international et pluridisciplinaire pour construire la paix ».
Découvrir le Pôle de recherche du Collège des Bernardins.
Saviez-vous que 36% des ressources du Collège des Bernardins proviennent de vos dons ?
Les Bernardins sont une association à but non lucratif qui vit grâce à la générosité de chacun d'entre vous. Votre don soutient notre vocation : promouvoir un dialogue fécond au sein de notre société. Je donne


.avif)

.avif)
