Rencontres et débats

Arménie, entre résistance et résilience

« Une mobilisation collective pour sortir de l’indifférence », c’est à travers ces mots qu’Antoine Arjakovsky évoque la soirée qu’il animera le 26 janvier prochain au Collège des Bernardins. Directeur du département Politique et religions, il revient sur les enjeux de cette soirée exceptionnelle.

Comment est née cette soirée au Collège des Bernardins ?

L’Arménie vit actuellement un drame terrible. Environ 120 000 personnes sont actuellement privées de ressources alimentaires et médicales. Nous voulons témoigner de notre solidarité à l’égard de cette nation située aux confins de l’Europe et qui fut le premier Etat à se définir comme chrétien au IVe siècle après Jésus-Christ.

Le conflit qui se joue aujourd’hui est particulièrement préoccupant. Il participe à ce que le pape François appelle la troisième guerre mondiale par morceaux. Faire respecter le droit international est une condition nécessaire pour éviter que tous les conflits ne s’embrasent.

Sur un plan politique, l’Azerbaïdjan ne souhaite pas revenir sur les conquêtes lancées par le président Ilham Aliev depuis le début de la guerre en septembre 2020. Elle a déjà fait plus de 6500 morts et les négociations qui se sont déroulées à l’automne 2022 ne semblent avoir donné aucun résultat. Un certain nombre d’observateurs internationaux l’attestent : l’Azerbaïdjan poursuit ses manœuvres de déstabilisation et de harcèlement des populations arméniennes de l’Artsakh dans un objectif d’épuration ethnique. Cette région montagneuse est peuplée majoritairement d'Arméniens qui a fait sécession de l'Azerbaïdjan au début des années 1990 avec l'aide de l'Arménie.

Pourriez-vous nous donner un avant-goût du programme de cette soirée exceptionnelle ?

Cette soirée de solidarité avec l’Arménie est particulièrement riche. Elle sera introduite par Monseigneur Pascal Gollnisch, directeur de l’œuvre d’Orient, une organisation très active sur le plan humanitaire dans l’Artsakh. Le père Gollnisch nous rappellera les liens anciens entre l’Arménie et l’Eglise et l’importance d’une mobilisation collective en France pour sortir de l’indifférence, souvent à l’origine des conflits.

Je modèrerai ensuite une table ronde. Elle sera dédiée aux voies possibles de sortie de crise. Interviendront l’écrivain Sylvain Tesson et le journaliste Jean-Christophe Buisson. Ces deux intellectuels français ont pris fait et cause en faveur de l’Arménie qu’ils connaissent bien.

Nous inviterons également deux personnalités d’origine arménienne, Nora Martyrosyan et Tigra Yegavian. Le premier a réalisé le très beau film sur l’Arménie Si le vent tombe. Des extraits seront projetés pendant la soirée. Tigrane Yegavian est un essayiste de talent et spécialiste de géopolitique. L’écrivain Pascal Bruckner dira quelques mots pour clôturer la table-ronde.

Un concert de musique arménienne suivre avec David Haroutunian. Ce violoniste né en Arménie est le premier prix de violon et professeur du Conservatoire National Supérieur de Paris. A la fin de la soirée aura lieu un cocktail dans la nef du Collège avec la participation de la Cheffe Julie Sedefdjian, la plus jeune femme Cheffe étoilée de France, d’origine arménienne. Je précise que cette soirée a été organisée avec le concours de nombreuses personnes et d’institutions dont la Fondation des Bernardins.

Au Collège des Bernardins vous co-dirigez une équipe de recherche pour élaborer une « science au service de la construction de la paix ». La paix a-t-elle quelque chose de scientifique ?

Il y a bien une science trans-disciplinaire de la paix. Le droit et la théologie sont les premières disciplines auquel on fait appel pour résoudre des conflits aux côtés de l’histoire ou de la psychologie.

Dans le département de recherche Politique et Religions, nous réfléchissons à partir de cas concret à l’invention d’une nouvelle diplomatie œcuménique au service de cette vision trans-disciplinaire de la paix. Il est indispensable aujourd’hui de penser un droit qui pourrait être ouvert, circulaire, marqué par une tension fondamentale entre l’inconditionnel moral et le conditionnel diplomatique. Ce droit ne serait pas exclusivement positif, normativiste et pyramidal, comme c’est le cas en Occident.

Cette nécessaire synthèse exige de faire évoluer le droit vers une défense de la souveraineté des nations et non plus seulement des Etats, comme c’est encore le cas dans le système onusien. Il s’agit en définitive d’être parfaitement moderne. Pour reprendre le rêve de Bruno Latour, il faut déconstruire la fausse vision chrétienne de la toute-puissance de Dieu. Elle s’est laïcisée et a instauré avec elle un droit international de puissances solitaires. Il convient aujourd’hui au lieu de cela – pour reprendre les propos de Mireille Delmas-Marty et Edouard Glissant - de susciter une communauté d’Etats-nations solidaires ouverts au grand soleil de la conscience.

C’est ici qu’une théologie pleinement trinitaire peut jouer un rôle déterminant pour penser à nouveaux frais des questions telles que la souveraineté et les modes d’exercice de la toute-puissance. Au XXe siècle s’est produite une prise de conscience des différentes Eglises et traditions religieuses selon laquelle la toute-puissance de Dieu dans l’histoire est bien réelle mais seulement si elle est comprise de façon divino-humaine. La théologie chrétienne a particulièrement développé la réflexion sur ce point mais aussi l’engagement pratique à travers quantité d’organisations humanitaires telles que le Secours catholique ou l’œuvre d’Orient.

Dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise catholique, il est rappelé que la paix (shalom en hébreu) n’est pas définie de façon seulement négative, comme l’absence de conflits, mais aussi positivement, comme la marque de la présence de Dieu dans le monde. Dieu ne peut résider là où se trouve la violence (1 Ch 22, 8-9). Selon le pape Jean-Paul II, il n’y a pas de paix sans vérité ni justice. C’est pourquoi les Eglises ont créé des institutions et des méthodes de travail pour construire ce travail de vérité et de justice avant, pendant et après les conflits.

Rappel des événements

  • Septembre 2020 : début du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
  • 10 novembre 2020 : signature d’un « cessez-le-feu ».
  • Mai 2021 : l’armée azerbaidjanaise lance une première incursion.
  • 13 septembre 2022 : le régime du président Aliyev lance une vaste offensive militaire sur plusieurs localités arméniennes. L’attaque concerne la région du Haut-Karabakh (l’Artsakh en arménien) et l’ensemble du territoire arménien.
  • Automne 2022 : négociations et regain de tensions.
  • 12 décembre 2022 : l’Azerbaïdjan occupe le corridor de Latchine, seule voie d’accès vers l’extérieur de la population arménienne vivant dans l’Artsakh.