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Humanisme, transhumanisme, posthumanisme

 

En 1998, les philosophes Nick Bostrom et David Pearce fondaient la « World Transhumanist Association » (aujourd’hui « Humanity+ ») avec pour objet de favoriser « l’usage éthique de la technologie en vue d’étendre les capacités humaines ». L’éthique dont il s’agit ici consiste surtout à affirmer le devoir moral d’explorer les voies d’amélioration des capacités physiques et cognitives de l’espèce humaine pour éliminer la souffrance, la maladie, le vieillissement, voire la condition mortelle.

Transhumanisme

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Les transhumanistes disent être sensibles aux risques liés à l’utilisation des nouvelles technologies et attentifs à ne pas favoriser les inégalités sociales, à préserver la qualité des relations humaines et de l’équilibre écologique. La dynamique favorisée est cependant de permettre à chacun d’atteindre, s’il le souhaite, le royaume des post-humains, but final par rapport auquel le « transhumanisme » n’est qu’un état de transition. Le post-humain se caractérise par une espérance de vie et des capacités physiques, psychiques et intellectuelles nettement supérieures aux capacités humaines actuelles. L’objectif du transhumanisme est donc une amélioration (Enhancement) de l’espèce humaine tant en qualité qu’en longévité, en continuité ou en rupture avec son état actuel(1).

La technique rend désormais possible certains objectifs visés, en tout cas l’apparition d’objets et d’implants augmentant les capacités humaines et commençant à concerner le grand public : depuis les googleglass jusqu’aux exosquelettes. Des entreprises civiles et militaires consacrent des finances à des recherches dans ce domaine. Les institutions politiques s’y intéressent, surtout sous la forme des nouvelles technologies convergentes (NBIC). A ce sujet, le rapport Roco-Bainbridge pour la National Science Foundation en 2002 reste une référence. Il a été complété par un nouveau rapport des mêmes auteurs en 2006(2). En France, la loi du 8 juillet 2011 a demandé que le gouvernement présente au Parlement dans l’année un rapport sur les enjeux éthiques « des sciences émergentes », et notamment des NBIC (art. 54), rapport qui se fait attendre. A côté ou en lien avec ces courants universitaires et institutionnels existent diverses initiatives individuelles de « bio-hackers » et autres « biologistes de garage ». Dans bien des cas, la médecine est sollicitée, principalement par le biais de la neurologie et de la génétique.

Quelles que soient les intentions, philanthropiques ou non, le transhumanisme paraît bien un projet héritier du méliorisme de Bacon : la technologie au service des désirs humains. Quelques références passées nous incitent à la prudence : de manière diverse, n’était-ce pas l’esprit des fantasmes romantiques et, eux, ouvertement an-éthiques de Byron et Shelley, des utopies totalitaires prétendant forger un homme nouveau dans une société nouvelle, ou encore, plus proche de nous, de l’idéologie bioéthique cherchant à maîtriser l’évolution de l’homme, celui-ci étant d’emblée déclaré n’être qu’une machine ?

Précisément, la vision de l’homme véhiculée par ce courant trans et post-humaniste semble bien dominée par une approche mécaniciste : l’homme est une machine intelligente que l’on pourrait refaçonner à loisir. Pour certains, il s’agirait de recréer l’homme à partir d’un ADN amélioré (Regenesis de George Church), pour d’autres l’homme devra se sacrifier au profit de machines réceptrices de cerveaux humains permettant à la mystérieuse Singularité (Kurzweil) de développer au mieux ses potentialités. La valeur « éthique » majeure est devenue la performance. La progression de l’esprit postulé comme une substance totalement indépendante du corps prend le pas sur la recherche de l’accomplissement de la personne. Avec le risque sérieux que la négation d’une « nature » humaine conduise à la négation de la personne humaine dans sa valeur incommensurable. La performance va-t-elle être le nouveau critère d’une sélection entre les personnes déjà entamée par l’extension de la sélection prénatale, d’ailleurs encouragée par les transhumanistes ? Pour autant, quels critères éthiques nous permettraient de distinguer entre les applications permettant une réelle assistance palliant des déficiences physiques et psychiques et d’autres qui pourraient porter atteinte à la dignité de l’individu ? Y-a-t-il interaction nécessaire entre « améliorer » un individu et « améliorer » l’espèce ? Déjà, en droit, il convient de distinguer entre une intervention intracorporelle (cœur artificiel) et interface avec des machines (homme-robot).

De nombreuses instances, en France ou ailleurs, réfléchissent depuis une quinzaine d’années sur ces thèmes. Le laboratoire espaces éthiques et politiques de l’université Paris Est Marne-la-Vallée et le département de recherche éthique biomédicale du Collège des Bernardins ont commencé à les effleurer dans le cadre de leur programme de recherche « religion, éthique et médecine biotechnicienne ». Il s’agit maintenant de prendre le sujet à bras le corps, selon l’esprit de dialogue et de rencontre avec la sagesse chrétienne que le Collège cherche à promouvoir.

Avant de s’interroger sur le « transhumanisme » et le « posthumanisme », il convient de revenir sur ce que peut-être l’ « humanisme ». Le terme est associé à plusieurs auteurs de la Renaissance. Son sens a évolué au cours des siècles, et des courants de pensée très divers, voire antinomiques, s’y rattachent. Il est présent dans la réflexion contemporaine d’inspiration chrétienne. Pouvons-nous nous libérer d’une indéniable polysémie ? Du moins faut-il enquêter pour sortir d’un usage galvaudé et pouvoir proposer une base suffisamment solide à partir de laquelle trans et post humanisme pourront être abordés.

(1) Référence est faite ici surtout à la pensée de N. BOSTROM. Cf. par exemple : N. BOSTROM, Ethical Issues for the 21st Century, ed. Frederick Adams (Philosophical Documentation Center Press, 2003); publié à nouveau dans Review of Contemporary Philosophy, Vol. 4, May (2005), http://www.nickbostrom.com/ethics/values.html. D’autres personnes de la mouvance transhumaniste sont parfois plus tranchés dans leurs propos. Ainsi Kevin Warwick déclare dans son livre « I the cyborg » (2002) que « Ceux qui désireront rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur ». Voir aussi la Transhumanist Declaration, cf. http://humanityplus.org/philosophy/transhumanist-declaration/ .
(2) Les deux rapports sont téléchargeables sur http://www.wtec.org/ConvergingTechnologies/ .

Programme et comptes rendus :

Qu’est ce que l'humanisme ?

  • Mercredi 11 février 2015 :
    Valentina Tirloni  
    De l’Umanesimo du XIVe siècle au Post-humanisme contemporain : la dignité humaine est-elle toujours d’actualité ? 
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 25 novembre 2015 :
    Lionel Naccache
    Chercheur en neurosciences cognitives, Institut du cerveau et de la moelle épinière, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, Paris
    Neurosciences et interface corps/machine
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 16 Décembre 2015 :
    Françoise Brulliard
    Cadre supérieur de santé dans le pôle médecine du GH Saint-Louis, Lariboisière, Fernand Widal.
    La fabrique des bébés
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 20 Janvier 2016 :
    Marc Lévêque
    Neurochirurgien (Dernier livre : Psychochirurgie)
    Anne-Laure Boch
    Neurochirurgien, docteur en philosophie (2009/Médecine technique, médecine tragique : le tragique, sens et destin de la médecine moderne)
    Questionnement éthique sur la psychochirurgie
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 17 Février 2016 :
    Jean-Christophe Galloux
    Professeur de droit à l’université Paris II, ancien conseiller de l'Unesco pour la déclaration sur le génome humain
    Droit et Corps connecté
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 16 Mars 2016 :
    Olivier Rey
    Membre du CNRS et de l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques
    Le surhomme, un rêve de l’homme diminué
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 13 Avril 2016 :
    Matthieu Villemot
    Professeur de philosophie à la Faculté Notre-Dame de Paris
    Le corps oublié
    Compte rendu de la séance
  • 14 avril 2016 :
    Rencontre avec les journalistes de l’AJSPI, Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information

  • Mercredi 11 Mai 2016 :
    Isabelle Queval
    Maître de conférences Paris Descartes
    Sport de haut niveau et enhancement
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 23 novembre 2016
    Jérôme Béranger (PhD)
    Co-fondateur et CSO - ADEL (Algorithm Data Ethics Label) Chercheur associé - Inserm 1027 / Equipe 4 / Université Paul Sabatier de Toulouse
    L'éthique des Big Data en santé
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 14 Décembre 2016
    Dominique Folscheid
    Professeur émérite de philosophie morale et politique à l'Université Paris-Est, co-directeur du Humanisme, Transhumanisme, Post Humanisme au Collège des Bernardins
    Prothèses et implants en débat : pour soigner ou pour métamorphoser l'être humain ?
    Compte rendu de la séance
  • Mercredi 25 Janvier 2017
    Gilbert Hottois
    professeur de philosophie, Université Libre de Bruxelles
    Technique et transhumanisme
    Compte rendu de la séance
  • Synthèse du colloque conclusif du séminaire Critique de la raison transhumaniste du 19 et 20 mai 2017. Cliquez ici