Presse

Alterminimalismes 8 - Rova Saxophone Quartet

Communiqué de presse. Concert le 1er mars 2012.

Sons dans l’espace
Jeudi 1er mars 2012, 20h, Nef

Dans le cadre de la troisième saison de « Questions d’artistes » – Création contemporaine au Collège des Bernardins : une programmation arts plastiques / arts vivants / musique.

De janvier à juin, quatre concerts viennent poursuivre et amplifier le cycle « Alterminimalismes » constitué d’une série de doubles programmes mixant musiques savantes » et « non savantes ». Conçu comme un vagabondage stylistique et musical à travers la création contemporaine autour des possibles avatars contemporains du minimalisme, ce cycle est envisagé au sens le plus «flottant » du terme. Les jeux de résonances explorés, à travers la nef du Collège des Bernardins, par les saxophonistes de Rova, mythique quatuor de San Francisco sont autant de possibles incarnations de cette musique de la « stase », du temps suspendu, qu’est finalement le minimalisme.

Les artistes en présence, comme ceux qui les ont précédés lors des précédents volets d’« Alterminimalismes » (Jay Gottlieb, Philip Jeck, Quentin Sirjacq, Oren Ambarchi, Stephan Mathieu, Joseph Ghosn et Rhys Chatham, Rachel Grimes, Oval, Le quatuor Béla et Centenaire), invitent, chacun à leur manière, à une écoute affranchie et recueillie.

Très rarement présenté en Europe, le quatuor de saxophones Rova est une légende sur les scènes des musiques improvisées et contemporaines. Pour leur venue au Collège des Bernardins, et en écho au thème de la résonance exploré dans le reste de la programmation musicale, les Américains proposent un concert en deux parties, à la fois émouvant (avec des pièces d’Alvin Curran et d’autres de leur répertoire) et « mouvant » car joué tantôt au milieu du public, tantôt en se déplaçant dans les espaces de la nef.

Rova Saxophone Quartet, ou plus simplement Rova, est un quatuor de saxophones créé à San Francisco en 1977. Il est composé de Jon Raskin (baryton, alto, soprano, sopranino), Larry Ochs (ténor, alto, soprano, sopranino), Andrew Voigt (alto, soprano, sopranino) et Bruce Ackley (soprano, ténor). En 1988, Andrew Voigt quitte le groupe et est remplacé par Steve Adams (alto, baryton, sopranino). Tout en s’attachant autant à la réinvention des classiques de légendes du jazz tels que John Coltrane ou Miles Davis, Rova joue essentiellement des pièces composées par ses membres ou des œuvres commandées à d’autres compositeurs, parmi lesquels Anthony Braxton, Terry Riley, Barry Guy ou encore Fred Frith.

Saxo spatial

> Entretien avec Larry Ochs par Guillaume Belhomme extrait de la revue Questions d’artistes N° 3, publiée par le Collège des Bernardins

Depuis plus de trente-trois ans, le Rova Saxophone Quartet a su, pour se renouveler, compter sur l’art sophistiqué avec lequel ses membres s’adonnent à la composition. Pour s’en convaincre, il n’est que d’écouter les références de son imposante discographie, et surtout d’assister à ce Sound in Space minimaliste présenté au Collège des Bernardins.

Avec la sortie, voici quelques semaines, de The Receiving Surfaces – enregistrement d’un concert donné en 2010 à San Francisco aux côtés d’un invité de marque : John Zorn –, le Rova Saxophone Quartet fêtait un anniversaire insolite : les trente-trois ans et un tiers de son tout premier concert. Daté du 4 février 1978, celui-ci signait en fait l’acte de naissance d’une formation de saxophones pensée un peu plus tôt par le ténor Larry Ochs. À ses côtés, Jon Raskin, Bruce Ackley et Andrew Voigt (que Steve Adams remplacera à l’alto à la fin des années 1980) se montraient prêts à en découdre autant que lui au son d’une musique aux influences éclatées : souvenirs de jazz (Anthony Braxton, Steve Lacy, Butch Morris), de musique contemporaine (Olivier Messiaen, Iannis Xenakis, Morton Feldman) ou de minimalisme (Terry Riley, Alvin Curran).

Sans doute le plus audacieux des projets qui occupent aujourd’hui le Rova Saxophone Quartet, Sound in Space, présenté le 1er mars au Collège des Bernardins, est un travail de longue haleine, tient d’abord à préciser Larry Ochs : « Cela fait plusieurs décennies que nous travaillons à ce projet. Nous avons déjà eu la chance de l’interpréter dans des églises, des musées et même au sommet d’une montagne, non loin de San Francisco. À chaque fois, nous avons profité de l’acoustique ou de l’ambiance de l’endroit... Au Collège des Bernardins, nous allons composer avec ce que l’espace du lieu a à nous offrir. Nos premières intentions pourront changer après avoir découvert l’endroit, mais voici comment nous voyons les choses pour le moment : pendant le premier set, nous jouerons au centre de l’espace, entourés par le public ; pendant le second, c’est nous qui entourerons le public, nous déplaçant au gré de nos envies... »

Quel que soit l’effet que va produire sur les quatre saxophonistes du Rova la nef du Collège des Bernardins, il est une chose qui ne changera pas : l’allure de ce Sound in Space. Les deux sets en question combineront ainsi six pièces signées Ochs, Raskin et Adams, et des extraits d’une composition d’Alvin Curran. Pensé pour épouser des lieux emblématiques et permettre aux saxophonistes d’évoluer en satellites autour du public, Sound in Space est une affaire de sons et d’espace bien sûr, mais aussi de silence.

De ce silence qui inspira Morton Feldman, compositeur auquel Larry Ochs rendra hommage en conclusion de la première partie du concert : « Nous jouerons la dernière partie de Certain Space, une composition en trois parties respectivement dédiées à Giacinto Scelsi, Cecil Taylor et Morton Feldman. Feldman n’aurait peut-être pas été ravi d’être incorporé à ce projet minimaliste, mais je pense qu’il y a sa place et qu’il est même parfait pour ce concert. J’ai créé pour cela un accompagnement pour trois saxophonistes dont le caractère emprunte à son art, sur lequel Steve Adams interviendra en électron libre. Feldman, ou plutôt sa musique telle que je l’entends, joue ici en quelque sorte le rôle de muse... »

Combien Morton Feldman aura-t-il inspiré de musiciens singuliers ? Combien de prolongements auront connu ses silences interrogés entre deux ou trois notes, ses phrases en décomposition ou ses mélodies repliées au creux d’une réduction d’accord ? De ses désillusions suspendues aux lignes de la partition, on trouve déjà la trace dans l’œuvre du Rova et sous la plume de Larry Ochs, qui dédia déjà une pièce appelée Tracers à Morton Feldman et Anthony Braxton. Une autre histoire d’influences éclatées qu’Ochs assume sans détour : « J’espère bien faire le lien entre leurs musiques... J’ai été profondément influencé par les disques de Braxton puis par ceux de Feldman. Fusionner ce que j’ai retenu de leurs travaux dans une composition à moi, qui atteste de ma propre voix tout en laissant deviner mes influences, voilà l’histoire ! Pour ce qui est de Feldman, son “son” est une sorte de Graal. L’intérêt n’est bien sûr pas de le copier, mais plutôt de nourrir mon propre langage de ce que j’ai pu saisir de son message... »

Peut-être, comme le suggère Ochs, Feldman aurait-il été étonné d’être associé au projet minimaliste qu’est Sound in Space. Il n’en aurait sûrement pas moins salué la présence, chez les membres du Rova, d’une qualité qu’il jugeait indispensable à tout bon musicien : l’art de savoir bien respirer. « Je voudrais que les exécutants respirent plus naturellement les uns avec les autres », avoua-t-il un jour à Iannis Xenakis. Nul doute que la deuxième pièce du programme, To the Right of the Blue Wall, l’aurait rassuré. À son propos, Ochs indique : « C’est une pièce que nous avons jouée pour la première fois cette année et enregistrée, comme Certain Space dans son entier, pour notre nouveau disque, A Short History (Jazzwerkstatt). Sa partition, signée Jon Raskin, intègre trois photos de grappes et de tiges de raisins, des notes extraites du livre Point - Ligne - Plan de Kandinsky, ainsi que quatre solos écrits de façon plus conventionnelle. »

Parmi les autres pièces iconoclastes au programme, on remarquera aussi Grace, que le Rova interpréta pour la première fois en concert avec Terry Riley au début des années 1990, et Electric Rags 2, voyage à travers l’histoire de la musique qu’Alvin Curran composa expressément pour le quatuor – au Collège des Bernardins, celui-ci en retiendra évidemment les extraits qui concernent la musique minimaliste. Cette évocation d’Alvin Curran permet à Ochs de réaffirmer son intention musicale : « Un jour, Curran m’a dit que la génération du Rova était celle des véritables synthétistes, vu qu’avant elle, les musiciens cherchaient plutôt à s’affirmer en fonction de la tradition. Je peux dire aujourd’hui que nous avons effectivement eu à cœur de relier des musiques qui, jusque-là, avaient tendance à s’opposer. Malgré les réticences que nous avons pu rencontrer ici ou là, nous n’avions pas de raison de craindre les conséquences de nos actes : intégrer un peu de rock à la musique improvisée ou rapprocher les idées de Cage ou de Feldman avec celles de Braxton ou de Taylor... Pour nous, tout était possible. » Au son de Sound in Space, le Rova compte bien prouver que tout lui est encore possible.

Informations pratiques

Jeudi 1er mars 2012, 20h, Nef

Tarifs : 14€ (plein), 8€ (réduit)

Question d’artistes

Les artistes qui composent cette programmation ont en commun une pratique expérimentale de leur art. La musique est pour eux, comme les autres formes de l’art, le lieu d’une recherche qui interroge l’humanité de l’humain et ses représentations. Les œuvres qu’ils élaborent ont pour spécificité de naître de leur propre disparition et sont une mise en partage d’expériences sensibles. L’économie de moyens qui les caractérise se joue au profit de la relation de coprésence des auteurs et de l’audience.

Programmateur chargé de la musique : David Sanson

David Sanson a exercé durant près de quinze ans le métier de critique musical et de journaliste (à la rédaction en chef des revues Classica, puis Mouvement). Auteur d'un essai biographique consacré à Maurice Ravel (Actes Sud-Classica, 2006), il a également participé, chez Robert Laffont, aux ouvrages collectifs Tout Mozart, Tout Bach, ainsi qu'à la réédition du Dictionnaire du rock de Michka Assayas actuellement en préparation.

Il s'est efforcé de mettre à profit cette double culture, à la fois rock et classique, à travers ses différentes expériences de programmateur et conseiller artistique - notamment au sein du festival Santarcangelo dei Teatri (Italie) en 2006-2007, ou dans le cadre de la soirée « Bach to the Moon » présentée au Théâtre du Châtelet en février 2009. David Sanson mène par ailleurs une activité de musicien sous le nom de That Summer.