Humanisme numérique

Quel rapport entre corps, environnement et médias ?


La nouvelle configuration du rapport entre corps, médias et environnement produit des imaginaires, des inquiétudes et des besoins. Des questions anthropologiques majeures sont en jeu mettant en question la notion même d’expérience humaine et son rapport au monde.

À l’occasion du colloque international « Écrans, corps, environnement numérique. L’intériorisation des écrans et son idéologie » du 14 novembre 2019, Gemma Serrano, directrice de recherche au Collège des Bernardins revient sur le rapport entre corps, environnement et médias. 

L’hybridation du corps humain et la progressive implémentation des interfaces dans les organes corporels (les yeux, la peau, la voix, les gestes) induit un double mouvement : la disparition des écrans comme objets distincts d’une part et la conversion du corps en interface d’autre part. Le corps est devenu espace de contact, matière première et lieu d’échange d’information. 

Si l’avenir des écrans et leur possible disparition se joue à travers les corps, elle se joue aussi à travers la transformation du monde en interface. Ce nouveau changement, caractéristique de la condition numérique, a des implications anthropologiques et politiques majeures : un exemple en est l’obsession contemporaine pour la transparence, la contradiction entre le désir d’immédiateté et le système de médiation radicale qui rend notre vie possible.

En tant que théologienne, j’ai soutenu que le monde  est devenu numériquement interface en prenant appui dans ce que peut être nommé l’interface homme-Dieu. Cette interface a des espaces et des temps circonscrits, j’en analyse trois : les nuages, la maison, le corps de la voix. 

Ces lieux - pas uniquement géographiques ou climatiques – décrivent les conditions de la possible habitation de l’homme et de Dieu. Nous nous situons dans une théologie de la création qui initie l’homme à  habiter le monde. Ces  quelques coordonnées de l’environnement numérique se situant métaphoriquement dans ces mêmes espaces (cloud, home, VUIs) ont été décrites et interrogées les unes et les autres, les unes par rapport aux autres. 

En tant qu’interfaces, ces espaces ne sont  ni  fenêtre, ni porte, ni seuil, ni passerelle en direction d’un endroit au-delà, d’une frontière entre l’homme et Dieu, entre l’homme et la machine. A travers ces espaces le corps « intériorise » son rapport au monde. Ces trois métaphores, bibliques et numériques décrivent l’interaction des hommes avec le monde, sollicitent leur imagination, activent et construisent des relations. Les nuages, la maison et la voix sont trois lieux intimement liés entre eux. Du plus général au plus particulier, ces figures dessinent des contours qui révèlent tant l’homme que Dieu et leur rapport au monde. Le langage biblique mais aussi le langage numérique est d’un matérialisme très concret et pratique. Toutefois, en tant qu’interfaces, ces espaces ne sont pas liés à un  objet unique et particulier. Les nuages sont matériellement des formes de serveurs, mais les bornes spatiales des processus de calcul et de mémoire ne sont pas facilement identifiables, la voix appartient tant au dispositif qu’à l’homme, la maison est le lieu de l’interaction de l’homme et de la machine. 

Dans chacun de ces espaces surgissent des questions communes comme le statut de la présence de Dieu et de la « res computans », le rapport entre l’impact de la voix, l’obéissance et l’écoute ; l’apprentissage des relations et des règles ; la capacité d’orientation et de discernement.

Gemma Serrano - Docteure en théologie, co-directrice du département Humanisme numérique du Collège des Bernardins