Avent 2020

Préparer sa route

Charles Péguy, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne


Anne de Saxcé, professeure à la Faculté Notre-Dame et docteure en philosophie, nous invite à méditer le texte de Charles Péguy.

Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne de Charles Péguy

 

« Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ni encore moins s’arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu’ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n’ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car, par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d’une forêt… (Descartes, Discours de la méthode, 3e partie).

Toute la question est précisément de savoir si la pensée aussi n’est pas mieux n’importe où que dans le milieu d’un forêt. Ce que je dis, c’est que justement parce que sa morale était provisoire, justement parce qu’elle n’entrait pas dans son système, parce qu’elle n’était pas arrêtée, parce que pour ainsi dire elle n’était pas officielle, justement parce qu’il s’y est moins défendu, moins observé, c’est elle qui nous livre son secret. Son secret c’est bien d’aller toujours dans le même sens et, le soir, d’arriver quelque part.

Toute la question est en effet de savoir si la pensée elle-même n’entre point dans de certaines conditions, si elle n’est point soumise à de certaines conditions générales de l’homme et de l’être, qui sont des conditions organiques, et dont l’une précisément serait que tout vaut mieux que de tourner en rond. […]

C’est un préjugé, mais il est absolument indéracinable, qui veut qu’une raison raide soit plus une raison qu’une raison souple ou plutôt qui veut que de la raison raide soit plus de la raison que de la raison souple.

Il est évident au contraire que ce sont les méthodes souples, les logiques souples, les morales souples qui sont les plus sévères, étant les plus serrées. Ce sont les morales souples, les méthodes souples, les logiques souples qui exercent les astreintes impeccables. C’est pour cela que le plus honnête homme n’est pas celui qui entre dans des règles apparentes. C’est celui qui reste à sa place, travaille, souffre, se tait. »

Charles Péguy, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne et note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, 1914.

Faut-il préparer sa route ? Faut-il se donner un guide, rechercher les conseils, organiser son itinéraire avant d’entamer le chemin ? On peut bien sûr voir en Descartes le modèle parfait de cette préparation au chemin, lui qui nous donne dans le Discours de la méthode les règles infaillibles pour avancer pas à pas dans la pensée sans erreur. Pourtant, nous fait remarquer Charles Péguy, dans sa Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne, Descartes lui-même n’a pas pu déduire toute sa pensée à partir de sa méthode. S’il n’avait pas eu d’abord l’expérience du monde, sa méthode ne lui aurait rien permis de trouver. Aussi sa force réside dans le fait qu’il a surtout voulut arriver et ne plus se tromper. Car ce qui fait avancer n’est pas de suivre des règles mais d’engager sa liberté. Il faut chercher la vérité non pas selon des principes, mais par un travail de chaque jour. Le risque pris à s’avancer librement et sans préparation est la condition pour une rencontre avec la grâce de Dieu.

Avec la participation du collectif PansdArts