Art et Culture
Exposition

Pour la vie du monde. Icônes contemporaines de Russie, d’Ukraine et d’ailleurs


Commissaire de l'exposition : Antoine Arjakovsky, Sergeï Chapnin et Irina Yazykova

Guide de visite

Contre les clichés qui veulent enfermer l’art de l’icône dans la seule répétition de formes anciennes, cette exposition révèle que la fidélité à la tradition slavo-byzantine n’est pas contradictoire avec l’inspiration créatrice. Les œuvres exposées témoignent non seulement de la capacité des iconographes de discerner la présence de l’éternel dans le temporel mais aussi de la participation des artistes aux grands enjeux du temps présent.

Ainsi une icône de la Pentecôte, événement de la manifestation de l’Esprit Saint dans la création, peut devenir un manifeste pour un nouveau mode de vie écologique. Une icône représentant un martyr persécuté par le régime soviétique peut être lue comme un appel à lutter contre toute forme de totalitarisme. Ou encore une icône des saints princes Boris et Gleb, qui prirent sur eux sans lutter la violence de leur frère aîné au nom de la paix civile, peut être comprise comme une anticipation du satyagraha, de la résistance à l’oppression par la désobéissance civile non violente.

Retrouver l’art de l’icône c’est aussi se souvenir que les plus grands maîtres de l’art contemporain de Kasimir Malévitch à Vassily Kandinsky ont été profondément influencés par la capacité des icônes à vaincre toute forme de naturalisme et à proposer par un jeu complexe de significations des cheminements existentiels vers des réalités référentes. Pour Paul Klee, l’art authentique ne reproduit pas le visible, il rend visible. Pour y parvenir, écrit Rowan Williams, (Icônes perdues, réflexions sur une culture en deuil, Cerf, 2005), il convient au préalable de purifier son regard, d’accepter un chemin d’humilité et de lâcher-prise. Influencé par le père Paul Florensky, l’auteur du célèbre traité « La perspective inversée » publié en 1919, Kandinsky a théorisé l’art concret suggéré par l’icône. Selon lui, pour accéder au niveau de conscience suprême de la vision de Dieu, l’imagination passe du stade de l’image mimétique, qui incarne la réalité, à celui de l’image analogique, qui élève son observateur en pointant le signifié vers son référent, pour accéder enfin à l’image métaphysique, qui permet une véritable participation au monde divin.

Saint Pavel d’Obnora
Saint Pavel d’Obnora. Sergey Nekrasov, Moscou
76х38 - Contre-plaqué, tempera. 2018
Mere-Dieu.jpg
Mère de Dieu. Alexey Nosenko, Moscou
95x95 - Mosaïque. 2019
Saint-Justin.jpg
Saint Justin de Chelije. Svetlana Rzhanitsyna, Moscou
31x27 - Bois, plâtre, tempera. 2019
Mère de Dieu à l'enfant
Mère de Dieu à l’enfant. Sophia Atlantova, Alexandre Klimenko, Kiev
46,5x51 - Fragment d’une caisse de munitions, tempera. 2019
Le Sauveur, non faite de main d’homme
Le Sauveur, non faite de main d’homme. Sophia Atlantova, Alexandre Klimenko, Kiev
45x51 - Fragment d’une caisse de munitions, tempera. 2015

À ce niveau-là, l’icône retrouvée vise proprement à la transfiguration du monde.

L’Occident a le génie des images parce qu’il y a vingt siècles est apparue en Palestine une secte hérétique juive qui avait le génie des intermédiaires. Entre Dieu et les pécheurs, elle intercala un moyen terme : dogme de l’Incarnation. C’est donc qu’une chair pouvait être, ô scandale, le « tabernacle du Saint-Esprit ». D’un corps divin, lui-même matière, il pouvait par conséquent y avoir image matérielle. Hollywood vient de là, par l’icône et le baroque. Tous les monothéismes sont iconophobes par nature, et iconoclastes par moments. L’image est pour eux un accessoire décoratif, allusif au mieux, et toujours extérieur à l’essentiel. (…) La légitimité des images dans le christianisme a été tranchée sur le fond, en plein milieu de la sanglante querelle des images, au deuxième concile de Nicée, en 787. Cette décision ne marqua pas la fin de la guerre civile, qui dura jusqu’en 843, « triomphe de l’Orthodoxie ». Deux parties s’affrontaient depuis plus d’un siècle dans le monde byzantin: les ennemis des images, iconomaques ou iconoclastes, plus nombreux dans le clergé séculier, la Cour et l’armée, et leurs partisans iconodoules, plus nombreux dans le clergé régulier, moines et évêques. Le décret adopté par les Pères conciliaires stipule que non seulement n’est pas idolâtre celui qui vénère les icônes du Christ, de la Vierge, des anges et des saints parce que « l’hommage rendu à l’icône va au prototype », mais que refuser cet hommage « reviendrait à nier l’Incarnation du Verbe de Dieu ». »

Régis Debray, Vie et mort de l’image, Paris, Folio, 1992

L'exposition est co-organisée avec l’atelier Artos de Sergeï Chapnin (Moscou) et l’atelier d’Oleksandr Klimenko de Sophia Atlantova (Kiev) en association avec l’ambassade de France à Moscou et l’Institut français de Russie.