Rencontres et débats

Moines ou makers, comment faire communauté ?


Une intuition inédite a guidé le 16 mars dernier la table ronde des Bernardins intitulée « seuls ensemble ? » : faire dialoguer l’univers des « makers », des espaces collaboratifs et du management avec les communautés religieuses (monachiques ou non). Le thème ? L’art et la manière de créer un lien qui soit à la fois fluide et dynamique mais aussi pérenne et structurant. En somme, comment faire communauté ? 

Question vive en cette période de pandémie qui renferme nos individualités dans la bulle de l’intime, rendant anecdotique la rencontre de l’altérité. Pourtant, souligne le rabbin Floriane Chinsky, « être ensemble, c’est être capable d’exprimer nos différences et désaccord tout en restant ensemble ». Dialectique ardue à maintenir ! C’est que, toute communauté se confronte à la double menace que pointe p. Laurent Stalla-Bourdillon, théologien et enseignant au Collège des Bernardins : « le risque de la dissolution de la frontière qui structure la communauté ; ou a contrario la rigidification des frontières qui rend impossible les apports de l’extérieur. » Vibrant d’actualité !
Pour faire du lien, il ne suffit pas de partager un espace, ni de s’y croiser ; et c’est l’erreur du management centré sur le « réseautage » et la « sérendipité » (créer des circonstances favorables à l’émergence d’idées nouvelles) : alors on s’attaque à la géographie des « open space » pour forcer le flux des employés. « Mais c’est confondre le flux et la rencontre ! » regrette François-Xavier de Vaujany, chercheur à Dauphine, qui voit plutôt dans la constitution d’un projet commun le nœud qui solidifie les relations.

Et, étonnamment, moines et « makers » se rejoignent sur plus d’un point puisque leurs communautés respectives ambitionnent de former et de considérer des « individus totaux » pris dans la totalité de leur être (passions, caractère, rêves, talents…), et non seulement dans la fonction sociale. C’est ce que se plaît à souligner Constance Garnier, chargée du développement français pour les fab-lab. 

La densité du silence a également frappé les deux univers. François-Xavier de Vaujany souligne en effet que, dans monde « makers », il a pu noter « l’importance du silence et tout ce qu’il enveloppe en termes de rencontres notamment dans un contexte de “faire”. » Un tel constat ne pouvait qu’entrer en résonnance avec l’analyse de Nathalie de Kaniv, spécialiste de la règle de Saint Benoît, qui souligne l’équilibre des moines soucieux d’être dans une triple rencontre : avec soi, avec Dieu et avec l’autre. 

Ce qui fait communauté ? C’est d’abord son but : « c’est la finalité qui détermine ce qui s’agrège formant une communauté en vue de l’obtention de cette fin » ; mais peut-être que cette finalité peut, elle aussi, se retourner en moyen… pour créer du lien !

Comment entretenir et alimenter une communauté au-delà de la spontanéité de son émergence ? C’est la question dont s’empare Constance Garnier. Et l’un des outils d’animation consiste à créer des « objets-communs-prétextes » : un projet collectif dont la finalité n’est autre que la création et le maintien du collectif. Le mot d’ordre des « makers » est bien : « Faire-ensemble pour faire communauté. » C’est tout le sens que Floriane Chinsky donne d’ailleurs à l’injonction divine : « Ils me feront un temple et je résiderai au milieu d’eux » : « le temple portatif, est un projet prétexte pour que la communauté juive s’installe à travers cet acte de construction. » 

Pari réussi pour les mardis des Bernardins où Didier Pourquery, président de The Conversation France, parvient à faire résonner harmonieusement ces multiples voix : un bel exemple de communauté éphémère où chacun s’écoute et se répond avec un immense respect teinté d’une admiration mutuelle ! Oserions-nous dire que les voûtes du Collège ont, plus que jamais, révélées leur vocation d’« écotone», « ce lieu où se rencontrent deux écosystèmes qui ne font pourtant pas fusion » (Nathalie de Kaniv) : une passerelle entre le monde religieux et le monde laïc, entre l’Église et la société ?