Bernardins 360°

« Le pouvoir de relier »


Le 10 septembre 2020, le père Laurent Stalla-Bourdillon dédiait la leçon inaugurale de la rentrée du Collège des Bernardins au thème du lien.

Le Collège des Bernardins est né de la volonté des moines du XIIIe siècle d’étancher leur soif, soif de chercher Dieu, c’est-à-dire de comprendre la cohérence d’un monde à la fois merveilleux et redoutable à travers lequel Dieu créateur parle à et dans ses créatures. « Des choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui, seul, est vraiment important et sûr » disait Benoît XVI, en évoquant les bâtisseurs du Collège dans son discours au monde de la culture, ici au Collège des Bernardins le 12 septembre 2008.

Conscients que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain mais de paroles de sens, conscients qu’il cherche un but non pas imaginaire mais vrai et définitif et qu’il le reçoit et le découvre dans la Parole de Dieu, les moines ont édifié ce remarquable collège qui nous rassemble aujourd’hui, pour chercher et comprendre, pour méditer et prier, dans une vie où la quête du sens, le service des hommes et la louange de Dieu, était une même chose.

Leur quête est la nôtre ! et l’édification du bâtiment se prolonge par l’édification d’une communauté que nous formons amis des Bernardins – née du « pouvoir de relier », de nous relier les uns aux autres. Le seul édifice digne de l’homme, c’est une communauté, une fraternité humaine toujours ouverte !

Dans cet esprit, le Collège des Bernardins accueille tous ceux qui souhaitent progresser dans la quête du sens de l’existence à travers les arts, les études, les rencontres. Quelle que soit notre affiliation religieuse, avec ou sans connaissance préalable, que notre attente soit plus artistique, scientifique, philosophique ou théologique, le Collège est un lieu de rencontre des personnes, un lieu d’écoute du monde, de ses questions si nombreuses, en particulier en ces temps marqués par le retour de l’incertitude. C’est un lieu magnifique où chacun peut faire l’expérience d’une élévation intérieure par la beauté de son architecture très pure, qui à elle seule, est un langage et un message. S’il est vrai que nous avons la pensée de notre environnement, les moines savaient transcrire leur quête spirituelle dans une construction qui les encouragerait sans cesse à s’élever et à se centrer sur l’essentiel, qui seul nourrit et élève. [...]

Le collège vit sa rentrée à la lumière du verbe « relier ». Non seulement parce que nous le sommes (reliés), mais encore, parce que nous sommes appelés à le choisir, à vouloir nous relier. Ce verbe « relier » sera comme le cap de cette année. Lier, relier, liaison et relation sont autant de ses variations qu’il convient de redécouvrir. Nous sommes déjà reliés d’une certaine manière par le fait de vivre à la même époque, ou dans un même pays, dans une même ville, mais nous pouvons choisir librement de nous relier les uns aux autres, de tisser des liens pour former ainsi une communauté humaine animée par le sens d’une responsabilité commune.

Qui pourrait imaginer aujourd’hui que l’individualisme technicien ou libéral, puisse nous permettre de traverser la crise qui nous frappe ? Qui pourrait ignorer que seuls des réseaux de nouvelles solidarités permettront à la société de tenir le choc et de résister à l’entropie, cette force de désintégration au sujet de laquelle le regretté Bernard Stiegler (1952-2020), tristement disparu cet été, ne cessait d’alerter. Les forces de déliaisons existent, elles ne sont pas négligeables ; elles ne sont pas irrémédiables non plus. Il nous appartient de leur opposer une volonté d’œuvre à l’unité : l’unité de la société et plus largement l’unité de l’unique famille humaine que nous formons. Le pouvoir de nous relier apparaît aussi comme la condition de notre avenir !

Chers amis, l’homme n’accède à la compréhension de lui-même que parce qu’il est lié à un environnement qui lui parle. Sa propre vie organique est un chef d’œuvre de relations d’ordre physique et biologique, qui – s’il sait les voir – lui apporte une révélation de sens et le fait entrer dans une intelligence nouvelle de ce qu’il est. « Les nouveaux progrès des sciences » disait Jean Guitton « permettent d’entrevoir une alliance possible, une convergence encore obscure entre les savoirs physiciens et la connaissance théologique, entre la science et le mystère suprême », nous y reviendrons.

En travaillant sur les implications philosophiques de la révolution scientifique, le physicien Bernard d’Espagnat (1921-2015) écrivait que « la méthode scientifique aide chacun de nous à se rappeler qu’il n’est ni un objet, ni même seulement un animal ou encore un démiurge solitaire et autosuffisant. Elle nous incite à diriger notre pensée vers le principe ultime des choses, conçu comme fondement du sens. Et elle nous indique (…) dans quelle direction il nous faut chercher la réponse au désir de compréhension et de communion qui nous fait homme (…) elle vient aider chacun de nous à se rapprocher de l’autre dans l’accomplissement de soi-même »

Telle est bien la volonté du Collège des Bernardins et sa responsabilité d’affirmer autant que d’expliquer– qu’il n’y a de vie que de relations. Oui, le pouvoir de relier est identiquement le pouvoir de faire vivre ! La condition absolue de toute vie s’appelle la « relation ». Et lorsque la vie paraît malmenée, les relations doivent être soignées ! 

« Relier » et « vivre » sont bien synonymes, et « être vivant, c’est être relié » ! Cela est vrai au plan physique, social et nous le verrons, aussi au plan spirituel. Là où se trouve la relation, l’échange, l’accueil et le don, là est la vie. Nous n’avons que cette courte vie pour le comprendre, mais c’est bien là l’essentiel de toutes richesses à acquérir. [...]

Version complète de la leçon inaugurale