Avent 2019

« L’avenir éternel s’est intégré à notre temporalité »

Karl Rahner, « Nuit sacrée »


P. David Sendrez, directeur du département Parole de l’art au Collège des Bernardins et professeur à l’École cathédrale, vous invite à méditer le texte de Karl Rahner.

Karl Rahner parlait volontiers de la foi comme d’un courage. Dans ce texte, il nous invite à une expédition paradoxale et audacieuse, en dedans, depuis les ténèbres vers le cœur solitaire. Alors, la lumière éblouissante nous plonge dans la nuit, et la nuit nous conduit au jour éternel. C’est à la condition que nous ayons le courage d’entreprendre ce voyage silencieux que quelque chose de divin sera entrevu. Il faut veiller tout seul, c’est-à-dire il faut entrer en soi-même pour y rencontrer le Verbe dont le cœur est désormais tout proche du nôtre.

« Nuit sacrée » de Karl Rahner

Sainte nuit de Noël ! L’avenir éternel s’est intégré à notre temporalité. Son éclat nous éblouit encore tellement que nous croyons qu’il fait nuit. En tout cas, c’est cependant une douce nuit, salutaire, pleine de chaleur déjà et de lumière, belle, familière et rassurante par le jour éternel qu’elle porte en son sein. Elle est calme et sainte. Mais elle ne l’est pour nous que si nous laissons entrer son saint recueillement au fond de notre cœur qui veille lui aussi ‘‘tout seul’’. Ce n’est pas difficile pour lui, car pareille solitude sereine est facile. Le poids qu’elle a n’est que celui qui est propre à tout ce qui est noble, simple et sublime.

Nous sommes seuls, de fait, car il y a un domaine au fond du cœur où la solitude demeure et où personne ne pénètre sauf Dieu. Il est là, ce refuge intime soustrait à tout rapport. La seule question est de savoir si nous l’évitons par une crainte irraisonnée et coupable parce que nul de nos familiers ou rien de terrestre ne peut y pénétrer pour nous accompagner dès que nous y entrons. Marchons tout doucement et fermons la porte derrière nous. Écoutons la mélodie ineffable qui résonne dans le silence de cette nuit.

L’âme ravie et solitaire y apporte son chant le plus suave et le plus dévoué au Dieu du cœur. Et elle peut légitimement avoir confiance qu’il l’entendra, car il n’est plus nécessaire de chercher à atteindre, par ce cantique, Dieu but de notre amour, au-delà des étoiles, dans la lumière inaccessible qu’il habite et qui le cache à la vue de tous. Parce que c’est Noël et que le Verbe s’est fait chair, Dieu est là tout près et la parole la plus faible, murmurée dans le recoin le plus silencieux du cœur, la parole d’amour, trouve audience auprès de lui, dans son propre cœur. Et celui qui se recueille en lui-même, malgré la nuit qui y règne, entend dans ce profond silence qui remplit le cœur la douce parole d’amour qui est la réponse divine. Il suffit de rester calme, de ne pas craindre la nuit et de garder le silence. Sinon on n’entend rien. La parole suprême n’est dite que dans la sérénité de la nuit, en effet, depuis qu’il y a dans notre vie enténébrée une sainte et douce nuit de Noël, en vertu de la grâce qu’est la venue du Verbe.

Karl Rahner, « Nuit sacrée » dans Homélies et Méditations, Paris, Salvator, 2005, p. 328.