Art et Culture

L’art, la théologie : une même non-transmission

Texte extrait de l'aide à la visite de l'exposition : Il est plus beau d’éclairer que de briller seulement


Dans l’art, comme dans la foi, on ne sait pas ce qu’on transmet, et peut-être qu’on ne transmet rien. On suscite, on secoue, on donne envie, on communique la fièvre qui ne fait jamais les mêmes ravages chez chacun, c’est tout.

La faculté de théologie du Collège des Bernardins revendique une originalité de sa pédagogie. L’apprentissage des différents domaines de la théologie s’effectue principalement par des séminaires. Les cours magistraux ne sont qu’un appoint. La forme du séminaire appelle une participation de tous. Entre dix et vingt étudiants accompagnés de trois ou quatre professeurs travaillent ensemble une même thématique. Textes sacrés et documents de la tradition sont dans un premier temps étudiés en sous-groupes, animés par un étudiant.

Chaque semaine, le groupe entier se réunit, écoute l’exposé préparé par un étudiant, puis toute l’assistance débat. Un compte-rendu des débats est rédigé et permet de faire le lien avec la séance suivante. Cette méthode est fondée sur une conviction, elle-même directement puisée dans la foi : l’autorité réelle n’est pas le maître de théologie. Le seul maître est le Christ. C’est lui qui enseigne, quand chacun se rend attentif, par le partage communautaire de sa Parole, aux intuitions de son cœur.

Étudiants et professeurs cherchent ensemble et n’ont jamais fini d’apprendre.

L’enseignement artistique donné à l’École des Beaux-Arts de Paris possède lui aussi sa particularité : l’atelier. On pourrait supposer qu’il s’agit là au contraire d’une forme archaïque, centrée sur la personnalité d’un seul artiste à l’autorité reconnue, que ses étudiants admirent, et qu’ils reçoivent comme modèle. En réalité, il n’en est rien. L’artiste en charge de l’atelier n’a pas pour mission de transmettre son art, ni même ses choix esthétiques personnels. Il a été nommé en raison de sa réputation d’artiste bien sûr, mais de celle-ci on attend d’abord qu’elle communique une expérience, une aptitude à juger et guider, une attention vraie à la singularité de chaque étudiant et aux conditions de son expression.

En somme, là encore, l’enseignement n’est pas le fait d’une transmission du maître vers l’étudiant. Il est une mise en situation d’un plus ancien et de plus novices, ensemble, placés à égalité de rang devant quelque chose d’autre qui les dépasse, que personne ne possède, et que cependant tous s’efforcent d’habiter : l’art.

Dans les deux cas, enseigner la foi, enseigner l’art, s’effectue dans une triangulation et non dans une frontalité.

Le triangle introduit de la déstabilisation, de l’inquiétude, mais aussi de la respiration, de l’invention, dans le rapport si souvent pauvrement duel de la transmission. Dans l’art, comme dans la foi, on se sait pas ce qu’on transmet, et peut-être qu’on ne transmet rien. On suscite, on secoue, on donne envie, on communique la fièvre qui ne fait jamais les mêmes ravages chez chacun, c’est tout.

Jérôme Alexandre, théologien, professeur au Collège des Bernardins