Rentrée 2021-2022

« Il fallait désenclaver le discours écologique d’une posture uniquement militante... »


« Il fallait désenclaver le discours écologique d’une posture uniquement militante, ou d’un problème simplement climatique qui n’aurait rien à voir avec notre foi, pour en montrer sa dimension englobante ». Entretien avec Paul de Fouquières, étudiant du Collège des Bernardins.

Les 14 et 15 septembre derniers, se tenait la session des étudiants de la Faculté Notre Dame du Collège des Bernardins. Au programme, deux jours de réflexion sur l’écologie à l’aune de l’espérance chrétienne. Nous avons rencontré Paul de Fouquières, ancien responsable du Bureau Des Étudiants pour faire le bilan de la session. 

Vous avez choisi, pour la session étudiante, le thème de l’écologie. Quel était l’enjeu de cette session pour la formation des séminaristes ? 

Ces sessions, proposées chaque année par le Bureau des étudiants, entendent confronter les séminaristes à des questions actuelles qui les touchent personnellement. Elles sont de véritables lieux de dialogue avec le monde. En plus d’être pluriel - à la fois politique, économique, psychologique (on parle aujourd’hui « d’éco-anxiété ») mais aussi spirituel – le thème de l’écologique, en tant préoccupation actuelle, se prête particulièrement à cet enjeu. Tous les ans les étudiants élisent un sujet : cette année l’écologie est passé de justesse. L’enjeu était donc double : approfondir le sujet pour ceux qui y étaient déjà intéressés, mais aussi essayer d’en montrer l’importance à ceux qui n’y étaient pas d’emblée sensibles. Certains s’attendaient à un discours moralisateur sur le tri sélectif ou le gaspillage. Or, convaincus que ce n’est pas par la morale que s’opèrera la conversion écologique, nous n’avons pas du tout bâti la session autour d’un tel discours 

Quel a été l’accueil des séminaristes par rapport à cette session, avant et après sa réalisation ?

L’accueil a été partagé, mais un certain nombre voyaient déjà « le souci écologique » comme un marqueur de notre époque. À travers notre ministère, nous rencontrerons forcément des gens, croyants ou non, mobilisés par l’écologie, ce qui en fait un « lieu » de rencontre, même avec des personnes éloignées de l’Église. Nous ne serons donc pas des pasteurs crédibles, si nous ne nous y intéressons pas. 

Le but était aussi de sensibiliser des étudiants peu conscients de cet enjeu : l’effort de pédagogie engagé au niveau intellectuel mais aussi artistique a permis à beaucoup d’entre nous de découvrir l’importance de cette question. Nous avons essayé de montrer que l’écologie était une porte qui nous ouvrait à la transcendance et qu’agir en chrétien engageait aussi notre rapport à la nature et à notre environnement. Il fallait désenclaver le discours écologique d’une posture uniquement militante, ou d’un problème simplement climatique qui n’aurait rien à voir avec notre foi, pour en montrer sa dimension englobante.

Quel est le lien entre la théologie et l’écologie ? 

La question en tant que telle n’a été traitée que tardivement dans la doctrine sociale de l’Église. Néanmoins, dans l’anthropologie chrétienne, l’homme s’est toujours situé à la fois comme sommet mais aussi comme gardien de la création. L’homme a été corrompu par le péché, et la création est marquée du désordre causé par la révolte de l’homme contre Dieu : les catastrophes climatiques sont le reflet de la violence du cœur humain.

Historiquement, toutefois, la Révolution Industrielle et l’exode rural qui l’a accompagné ont contribué à distendre le lien entre l’homme et la nature. Grégory Quenet, historien de l’environnement et directeur de la Chaire Laudato si’. Pour une nouvelle exploration de la terre, l’a bien souligné au cours de la session : l’homme a perdu la conscience qu’il héritait d’une terre qu’il fallait donc soigner et transmettre. Le déracinement territorial nous a fait oublier cette responsabilité. Aujourd’hui, nous subissons les conséquences de ce mouvement amorcé au 19e siècle.

Et si l’Église n’est pas du monde, elle est néanmoins dans le monde : le prêtre est pris dans ces mouvements de société et la réflexion sur le rapport de l’homme à la nature rejaillit particulièrement aujourd’hui dans le monde comme dans l’Église. Ce que peut apporter plus précisément la théologie chrétienne, c’est un nouveau regard sur la question écologique. L’enjeu de cette session était justement de réfléchir à une compréhension du rapport entre l’homme et la nature qui ne soit ni fondée sur la toute-puissance, ni fondée sur une éviction de l’homme : deux postures qui établissent également une rupture entre l’homme et la nature.

Le Collège des Bernardins a lancé il y a quelques mois la Chaire « Laudato si’. Pour une nouvelle exploration de la Terre » qui mobilise un collectif de chercheurs autour d’une réflexion sur les mutations écologiques et sociales actuelles. Quelle place cette chaire a-t-elle eu lors de cette session ? Et plus largement, comment vous êtes-vous inscrits au sein du Collège ? 

Plusieurs intervenants comme Grégory Quenet ou le Père Frédéric Louzeau travaillent au sein de la chaire, Laudato si’. Pour une nouvelle exploration de la terre, et ont été particulièrement précieux dans la formulation des enjeux. Mais plus globalement, cette session a voulu s’inscrire dans le projet du Collège d’être un lieu de dialogue avec le monde, un lieu de réflexion mais aussi un lieu artistique. Ainsi, nous avons organisé une veillée artistique pour nous faire entrer dans une démarche d’émerveillement. Façonner un nouveau rapport au monde ne passe pas uniquement par la dimension rationnelle ; mais doit aussi passer par l’émotion esthétique.

Comment s’est déroulée la préparation de cette session ? Quel accueil avez-vous reçu auprès des intervenants que vous avez sollicités ? 

L’encyclique du pape François, Laudato si’, a fait l’effet d’une bombe dans l’Église, mais surtout en dehors.  C’est ce qui a facilité la relation avec les intervenants que nous avons sollicités comme Mathilde Imer porte-parole de la Convention Citoyenne sur le Climat, Cédric Ringenbach qui anime les fresques sur le climat ou Célia Blauel, maire adjointe de Paris chargée du développement durable : ils ont tous exprimé une grande gratitude envers le pape François pour ce texte. Même si l’Église est réduite à la portion congrue dans la société, elle conserve néanmoins une certaine influence et peut avoir un impact politique et social.

La réputation du Collège des Bernardins comme étant un lieu de réflexion très libre a aussi facilité la relation avec les intervenants. Nous avions envie d’inviter des personnes de tous horizons afin d’instaurer un vrai dialogue : que les séminaristes soient attentifs à ce que les intervenants non chrétiens avaient à nous dire, et que ceux-ci puissent aussi entendre la formulation des enjeux dans une perspective chrétienne. 

Y avait-il une attente de ces intervenants vis-à-vis de l’Église ?

Oui, d’abord d’un point de vue intellectuel. Le monde politique semble intéressé par l’approche singulière que porte l’Église. Mais l’attente se situe aussi du point de vue de la structuration concrète de la communauté des croyants : l’Église s’organise en paroisses qui sont des lieux de ressource à plusieurs niveaux. D’abord, d’un point de vue social puisque les paroisses restent des lieux de rencontre et de solidarité qui réunissent des personnes d’horizons différents autour de la figure du Christ. Elles sont des lieux de ressource aussi car elles regroupent tous les dimanches une communauté d’environ 1,3 million de personnes en France. Cela n’est pas négligeable quand le délitement du lien social est l’une des grandes préoccupations des politiques. Enfin, le curé de paroisse est au plus près du territoire et de la préoccupation des gens. La paroisse constitue l’échelle intermédiaire qui a été évincée par un système jacobin où l’individu se retrouve seul face à l’État. La paroisse tisse, au contraire, un maillage territorial de proximité très fin, où l’on peut ainsi proposer des leviers de transition écologique adaptés au territoire.

Le titre de la session c’était « Écologie, Oser l’Espérance », que peut apporter l’espérance chrétienne face à cette transition écologique ?

Lors de la session, Paul Piccarreta, directeur de la revue Limite, a bien rappelé que l’espérance chrétienne n’est pas un désintérêt pour le monde présent au profit d’un paradis dans l’au-delà. Penser que la vie sur terre n’a pas de valeur est en fait une tentation nihiliste. La force de l’eschatologie chrétienne est de comprendre que nos actions présentes sont revêtues d’une intensité extraordinaire parce que teintées d’éternité. La vie éternelle n’est pas une rupture par rapport à la vie terrestre, elle est au contraire marquée par toute notre histoire. Puisque ce monde nous est donné par Dieu, nous ne pouvons pas y être indifférents : les souffrances de ce monde sont aussi nos souffrances. Le Salut est donc bien pour aujourd’hui, et pas seulement pour la vie après la mort. Telle est la force de l’espérance chrétienne.