Avent 2020

D’une « poupée dans la vitrine » à la miséricorde du Père éternel…

Victor Hugo, Les Misérables


Marie-Hélène Grintchenko, professeure à la Faculté Notre-Dame et docteure en histoire, vous invite à méditer le texte de Victor Hugo.

Les Misérables de Victor Hugo

 

La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait, on s’en souvient, jusqu’à l’auberge Thénardier. Ces boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait « un effet magique ». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel. La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. […]

Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée qu’elle fût, elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l’appelait. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n’était pas une poupée, c’était une vision. C’était la joie, la splendeur, la richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une misère funèbre et froide. […] Elle croyait voir le paradis. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel. Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité : – Comment, péronnelle, tu n’es pas partie! Attends! je vais à toi! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là! Petit monstre, va! La Thénardier avait jeté un coup d’œil dans la rue et aperçu Cosette en extase.

Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait. […] Elle arriva ainsi à la source. […] L’obscurité est vertigineuse. Il faut à l’homme de la clarté. Quiconque s’enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. Quand l’œil voit noir, l’esprit voit trouble. Dans l’éclipse, dans la nuit, dans l’opacité fuligineuse, il y a de l’anxiété, même pour les plus forts. […] Pas de hardiesse qui ne tressaille et qui ne sente le voisinage de l’angoisse. On éprouve quelque chose de hideux comme si l’âme s’amalgamait à l’ombre. Cette pénétration des ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant. Les forêts sont des apocalypses; et le battement d’ailes d’une petite âme fait un bruit d’agonie sous leur voûte monstrueuse. Sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, Cosette se sentait saisir par cette énormité noire de la nature. Ce n’était plus seulement de la terreur qui la gagnait, c’était quelque chose de plus terrible même que la terreur. […] Elle marchait penchée en avant, la tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et roidissait ses bras maigres; l’anse de fer achevait d’engourdir et de geler ses petites mains mouillées; […] Cette angoisse se mêlait à son épouvante d’être seule dans le bois la nuit. Elle était harassée de fatigue et n’était pas encore sortie de la forêt. Parvenue près d’un vieux châtaignier qu’elle connaissait, elle fit une dernière halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher courageusement. 

Cependant le pauvre petit être désespéré ne put s’empêcher de s’écrier : O mon Dieu! mon Dieu! En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l’anse et la soulevait vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et debout, marchait auprès d’elle dans l’obscurité. C’était un homme qui était arrivé derrière elle et qu’elle n’avait pas entendu venir. Cet homme, sans dire un mot, avait empoigné l’anse du seau qu’elle portait. Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L’enfant n’eut pas peur.

Victor Hugo, Les Misérables, Paris, Gallimard, collection « Le Rayon d’or », 1977, p. 174-177.

D’une « poupée dans la vitrine » à la miséricorde du Père éternel… 

Proposer cet extrait archiconnu des Misérables de Victor Hugo comme méditation de l’Avent peut surprendre et pourtant... Le récit se déroule avant la messe de minuit. Quel décor saisissant cette rue de Montfermeil ! Les boutiques forment un cordon scintillant entre une église lointaine qui semble réservée aux bourgeois et l’auberge des Thénardier, repère de tous les vices. Même le maître d’école, figure du rationalisme anticlérical, ne peut pas échapper à l’« effet magique » de la fête. Mais sous la plume d’Hugo, Noël n’est ni bourgeois ni magique. La magie désigne les artifices clinquants qui occultent les étoiles et réservent Noël aux riches. 

Faut-il tout rejeter ? Non, car les yeux de Cosette percent l’aspect factice pour découvrir le mystère caché. La poupée dans la vitrine est inaccessible, mais la beauté de la dame – les mots sont en italique dans le texte original – la hisse à un statut de Madone. Cosette ne veut pas la posséder, elle la contemple. Elle aspire à rejoindre une plénitude de vie et de bonheur. En extase, exprimant sans le savoir l’attente de Noël, son cœur orphelin projette sur le marchand la présence bienveillante du « Père éternel ».

Cosette symbolise l’humanité souffrante. Rappelée par la Thénardier, elle s’enfonce dans la nuit et porte un poids trop lourd. L’épuisement physique est accru par l’angoisse psychique, l’obscurité, la solitude. Mais une prière désespérée jaillit, une main secourable soulève le seau et dissipe la peur, Monsieur Madeleine la prend pour fille et lui offrira sa poupée. Le lecteur sait. Sous la figure christique, il y a Jean Valjean, dont l’âme a été « rachetée » par Mgr Myriel, le très pauvre et très saint évêque de Digne.

Hugo nous fait toucher un peu de la grâce de Noël. Comblant les attentes secrètes de l’humanité, Dieu en son Fils, fait de nous ses enfants d’adoption. Le chemin vers le Père est encore long, mais Dieu marche à nos côtés et assume nos charges. Comme tous les misérables, nous ressemblons aux bourgeois de Montfermeil, au maître d’école ou aux Thénardier plus qu’à Cosette, mais il nous est parfois donné d’être des Monsieur Madeleine les uns pour les autres. Dans un monde où les inégalités se durcissent, ces pages de Victor Hugo, avec leur poids d’humanité et d’espérance chrétienne, me semblent d’une grande actualité.

Avec la participation du collectif PansdArts