Art et Culture

« De la mémoire doit émerger l’action »


Patrick Scheyder, pianiste et compositeur, s’intéresse depuis une dizaine d’années aux rapports entre l’humain et la nature, convoquant des figures d’historiens, d’artistes et de scientifiques pour nourrir sa réflexion. Dans le cadre des Journées européennes du patrimoine les 19 et 20 septembre 2020, il sera l’invité du Collège des Bernardins pour sa création « Léonard de Vinci et la nature, l’esprit libre ».

Le thème des Journées européennes du patrimoine cette année est « Apprendre pour la vie ». Pourquoi convoquer Léonard de Vinci ?

Léonard de Vinci est pénétré de culture antique, ses maîtres sont Aristote, Épicure, Lucrèce… Dans ses Enquêtes sur la nature, Aristote recense le vivant pour trouver une solution de continuité entre les divers règnes : végétal, animal et humain. C’est une ambition que l’on retrouve chez Léonard de Vinci et qui est assez proche du concept d’écologie.

Nous pouvons voir ses peintures comme un microcosme qui intègre un dialogue entre les divers éléments du vivant : humain, eau, air, animaux… Certains écrivent des livres pour consigner leurs recherches, Vinci « écrivait » des tableaux ! Observer ses peintures, s’imprégner de son histoire comme il s’imprégnait de celles de ses aïeux nous ouvre une voie plus apaisée vers le futur. De la mémoire doit émerger l’action. 

Quel regard portez-vous sur l’encyclique Laudato si’ du pape François ?

C’est un texte admirable, à la fois précis, documenté et sensible. Dans son alliance des arguments de la raison à l’intelligence des sens, il m’arrive de le comparer à « La Forêt de Fontainebleau » dans les Impressions et Souvenirs de George Sand. Cette approche qui mêle rigueur scientifique et une sensibilité artistique ou religieuse au monde est trop souvent éludée. Elle porte plus haut la pensée, elle y introduit une forme de transcendance.

« Mais la forêt vierge va vite et s’épuisera à son tour. Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. N’en riez pas, ceux qui ont étudié la question n’y songent pas sans épouvante. »

George Sand, Impressions et Souvenirs, 1872

Dans votre prochain livre, Pour une pensée écologique positive, vous interrogez l’historien Benjamin Stora et le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Pourquoi ce dialogue entre les disciplines à l’heure de la pandémie de Covid-19 ?

Nous venons d’évoquer Laudato si’, dont la grande idée est justement que tout est lié. À l’heure de la crise sanitaire et écologique, convoquer Boris Cyrulnik, qui a beaucoup écrit sur la notion de résilience, et Benjamin Stora, dont la démarche éclaire l’histoire de la colonisation en Algérie, me semble intéressant pour penser l’avenir. La colonisation des pays n’est pas différente de celle, par l’humain, de la Terre.

Dans les deux cas, la démarche est destructrice : dévorer la Terre, c’est se dévorer soi-même. Ce que Léonard de Vinci appelle « cette terrestre machine » est une économie du vivant interactive dont nous devons nous inspirer, comme Vinci l’a fait lorsqu’il inventait des machines pour voler. Je plaide avec lui pour un biomimétisme de la pensée, pour une pensée non plus seulement humaine, mais terrestre ou cosmique, parcourue de transcendance. C’est cette interaction Terre-humanité qui forgera l’avenir.