Arts vivants

Danse - Les communs / Cédric Andrieux et Christophe Ives


Dans le cadre de la cinquième saison de Questions d’artistes – Création contemporaine au Collège des Bernardins : une programmation arts plastiques / arts vivants / musique / cinéma.

Ils se retrouvent sur une île. En fait ils doivent la construire, cette île. Ils sont ensemble dans ce lieu, mais justement, le fait d’être ensemble ne relève pas de l’évidence. Le lieu non plus ne relève pas de l’évidence. Au début, ils pensaient que oui, que le simple fait de se retrouver se suffisait à lui-même, que forcément leur retrouvaille au sommet allait être fructueuse.

Ils se connaissent depuis longtemps, ils ne se sont pas oubliés, ni vraiment perdus de vue, amis maintenant c’est autre chose. Il faut rencontrer l’autre qu’on croit déjà connaître. Ils ressentent le besoin de repartir de zéro, que cette île soit un terrain vierge. Ils ont besoin de voir ce qu’ils produisent, de montrer à l’autre la trace qu’ils laissent, de l’effacer, de la redessiner. Ils ont des outils dans leurs mains pour provoquer cette rencontre, beaucoup trop d’outils, plus qu’il n’en faut. L’enjeu pour eux est de trouver des terrains d’entente, des endroits communs, ou ils partagent. Il faut partager pour être ensemble, la question est de savoir ce qu’il faut partager. Est-ce qu’il faut aussi se partager ? Ils doivent chacun faire une place à l’autre, ou alors ils essaient ensemble de se faire une place ? Ils s’observent, du coin de l’œil, ils se connaissent, on l’a déjà dit, ils savent très bien à quoi l’autre ressemble, pas besoin de se dévisager. Mais ils se surveillent, où est-il ? Il fait quoi là ?

Voilà un peu où ils en sont. Et à chaque fois il faut tout remettre en jeu, évidemment. En tout cas, idéalement il faut le faire. Pas évident non plus...

À propos de Les communs (création)

Cette création concrétise la volonté de Cédric Andrieux et Christophe Ives de prolonger leur rencontre avec une création commune. En effet, s’ils se connaissaient depuis longtemps, ils se retrouvent pour donner naissance à une première création.

Une multitude de questions a formé le socle de leur travail : Quel peut-être notre terrain commun, notre terrain d’entente ? Où peut-on aller ensemble dans la recherche ? En sommes-nous capables ? Jusqu’où accepter l’autre, ses propositions, sans se perdre ?

En résumé, écrire cette pièce à deux revenait à trouver un espace commun dans lequel ils existent conjointement, et c’est en regard de l’autre que cette pièce s’est construite : l’autre en tant qu’outil de projection, communication, l’autre comme fantôme, comme fantasme…

Cédric Andrieux

Cédric Andrieux commence la danse à l’âge de douze ans, à Brest. Après le Conservatoire National Supérieur de Danse de Paris,  il danse de 1998 à 2007 pour la compagnie de Merce Cunningham. En 2007, il retourne en France, pour rejoindre le ballet de l’Opéra de Lyon, pendant 3 ans. Apres avoir rencontré Jérôme Bel à l’Opéra de Lyon, ils créent ensemble, sur un concept de Jérôme Bel, le solo “Cédric Andrieux”. Depuis Juin 2010, il tourne le solo de Jérôme Bel. Il a également travaillé avec Christophe Honoré sur "Les Bien-Aimés" ainsi qu'avec Mathilde Monnier sur "Twin Paradox". Cette année, il cosigne "Les Communs", avec Christophe Ives, et crée deux pièces avec des amateurs, une à Vanves, et l'autre à Brest.

Christophe Ives

Christophe Ives découvre la danse en 1984 à l'âge de douze ans, dans les quartiers nord de Marseille, par une pratique mêlant la danse jazz et le nunchaku. Il se forme avec plusieurs écoles dont le Cafedanse (Aix-en-Provence) et le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris.

Sa carrière de danseur interprète débute en 1997, il rencontre alors le travail d'artistes aux formes et courants singuliers : Maïté Fossen, Lluis Ayet, Frédéric Gies, Joanne Leighton, Daniel Larrieu, Fanny de Chaillé, Martine Pisani, Alain Buffard, Herman Diephuis, Vera Mantero, Boris Charmatz, Christian Rizzo, Emmanuelle Huynh.

En 2013, il réalise en collaboration avec Cédric Andrieux son premier projet intitulé Les Communs.

Entretien avec Fanny de Chaillé, publié dans le n°5 de la revue Questions d’artistes - création contemporaine au Collège des Bernardins.

La création comme rencontre

Fanny de Chaillé : Comment est née la pièce Les Communs ?

Cédric Andrieux : Je crois qu’il y avait un profond désir de se rencontrer artistiquement. Au-delà d’une amitié de longue date, je pense que j’étais intrigué par ce que Christophe avait traversé pendant ces quinze dernières années. Je voulais comprendre à quel endroit ça l’avait transformé, enrichi, et égoïstement, je voulais également me nourrir de son expérience. Je désirais aussi découvrir quel pouvait être l’endroit de la rencontre, où nous pouvions nous retrouver, quel pouvait être notre terrain commun. Est-ce qu’il fallait juste débroussailler ce terrain où était-il à inventer ?

Christophe Ives : Au départ, sans savoir que ce serait une pièce, nous avions l’envie de nous retrouver au travail dans un studio, Cédric et moi. Le studio, la dernière fois, c’était pour nos études. Nous avions vingt ans, nous étions un groupe d’étudiants, nous dansions ce qu’on nous donnait à danser, sans se poser de questions. Les retrouvailles ont été excessivement joyeuses, et certainement en réaction, une déferlante de questions fortes est apparue : où peut-on aller ensemble dans la recherche ? En sommes-nous capables ? Jusqu’où accepter l’autre, ses propositions, sans se perdre ? L’envie de célébrer ces retrouvailles a donc vite été perturbée par le doute. Nous nous sommes accompagnés, affrontés, jugés, soignés. Les Communs, c’est le résultat d’une instabilité, d’un choc, de la rencontre de nos deux parcours d’interprètes. C’est une forme de remise en jeu de notre rencontre.

F.d.C. : Qu’est-ce qui fait qu’un interprète a, à un moment donné, envie d’être auteur ? Est-ce que ce désir d’auteur existe depuis longtemps et existait-il individuellement ?

C.A. : C’est un peu une question piège. Ce n’est pas forcément l’envie d’être auteur qui est moteur. C’était pour moi plus des questionnements par rapport à ma posture d’interprète qui ont fait germer un désir de recherche et de positionnement. Cette question du positionnement est d’ailleurs assez fascinante, épuisante, mais aussi déstabilisante.

Au-delà de l’idée, aussi bonne soit-elle, comment est-ce que je la soutiens, comment je la fais résister

aux doutes, à la lassitude. Comment je l’alimente, je la nourris, je la transforme pour qu’elle puisse exister sur le plateau, plus comme une idée mais comme un acte performatif.

C.I. : C’est l’envie du déplacement plus que l’envie d’être auteur qui me pousse à faire ce projet. Je ne suis pas à la recherche d’un nouveau métier, mais je cherche de nouveaux outils. Penser un projet c’est aussi faire, défaire, refaire, ce que j’ai pu comprendre de mes pères et mères chorégraphiques. Dans ce travail, j’essaie d’identifier, repérer, ces outils avec lesquels je me suis et je me construis une vie d’interprète. La collaboration avec Cédric a renforcé mes questionnements et stimulé mes réflexions sur mon statut de danseur, de chercheur. J’avais déjà fait l’expérience d’écrire en solo en 2009, un projet intitulé Les non dupes errent, que je n’ai jamais achevé, peut-être parce que j’étais seul au travail…

F.d.C. : Comment écrit-on une pièce à deux ?

C.A. : C’est complexe. Avant même l’écriture, c’est plutôt de savoir comment on pense une pièce à deux… À quel endroit chacun se situe en abordant la pièce. Et finalement trouver un endroit commun dans lequel exister. C’est plus ou moins le nerf de la guerre, trouver cet endroit commun. Le définir, le redéfinir, le détruire, le reconstruire, à deux, ou au contraire individuellement. Nos façons d’aborder le travail sont extrêmement différentes, opposées, mais aussi, nous nous en rendons compte seulement maintenant, complémentaires. Je suis extrêmement analytique, très dans le contrôle, dans « vouloir tout définir », rendre conscient. Christophe est d’une certaine façon plus libre, plus instinctif. Je condense et lui éparpille, et c’est entre ces deux pôles que nous naviguons depuis deux ans.

C.I. : De manière très instinctive nous avions un potentiel, notre parcours d’interprète, mais il n’était pas question de se raconter au passé. Il fallait définir la raison de cette rencontre.

Pourquoi deux hommes danseurs approchant la quarantaine veulent se mettre en scène et comment comptent-ils y arriver. Nous avons eu plusieurs phases de travail qui se sont révélées plus ou moins fructueuses. Bref, nous avons écrit cette pièce comme nous avons pu, c’est-à-dire à l’écoute de nos besoins qui n’étaient pas toujours rationnels, entre tension et relâchement de pouvoir, de savoir.

C’est en regard de l’autre que l’articulation des Communs s’est faite. L’autre, en tant qu’outil de projection, de communication, l’autre comme fantôme, comme fantasme… en définitive, ce que l’auteur va chercher au contact de l’interprète.

Remontées acides, regards pudiques, les deux souris de laboratoire que nous sommes ont tour à tour changé de point de vue pour pouvoir partager et écrire avec l’autre.

F.d.C. : Que représente pour vous le fait de jouer cette pièce dans la nef du Collège des Bernardins ?

C.A. : Ce qui est très intéressant dans ce projet avec le Collège des Bernardins, c’est le fait que nous devons adapter très tôt la pièce à un lieu spécifique, et pas n’importe lequel. La pièce a été pensée en amont pour une scène de théâtre, et le fait de devoir l’imaginer dans un lieu différent est passionnant. Cela nous pousse, de par la configuration de la nef, à nous reposer des questions, particulièrement sur comment nous voulons disposer le public : rapport face, déambulatoire ou nous entourant, qui sont des questions qui se répercutent sur la création de la pièce elle-même, en dehors des considérations de lieux. Il y en a encore d’autres à se poser par rapport au lieu, à sa nature, le solennel qui en découle, la pierre… etc. On n’y est pas encore…

C.I.: Si je m’assois tel que je suis en train de le faire ici et observe la nef des Bernardins, les personnes qui y circulent, je vois un lieu de rendez-vous, un lieu de passage, un lieu de savoir, de croyance, de sagesse, un lieu qui aspire à la tranquillité. Si je résume, les pierres et leur mémoire me dépassent tellement que je pense autant à ma naissance qu’à ma mort, je pense à ma condition humaine. Simplement, je dirais que c’est une joie que d’imaginer jouer notre pièce Les Communs ici.