Séminaires publics

Blockchain, imaginaires religieux et théologie

Diffusion en direct sur le site internet et la chaîne Youtube du Collège des Bernardins


Lors de ces séminaires, les intervenants chercheront à étudier un corpus de discours et de manifestes pour décrypter l’imaginaire de la blockchain, singulièrement dans ses dimensions religieuses voire théologiques qui foisonnent dans les discours.

Ces séminaires font suite à une recherche conduite entre janvier et juin 2020 du département Humanisme numérique du Collège des Bernardins, en partenariat avec ETHICS EA 7446 de l’Université Catholique de Lille. 

Les études sur la technologie blockchain se multiplient. Elles envisagent en général les dimensions économiques, sociales et juridiques de ces technologies qui entendent renouveler le contrat social de bien des façons. C’est sans doute cette dimension de rupture qui génère chez les acteurs principaux des blockchain une propension à multiplier manifestes et discours mobilisateurs, à créer des écoles autour de quelques figures charismatiques, à se référer à une figure prophétique inconnue.

Comme toute technologie émergente, la blockchain mobilise un imaginaire fiévreux, qui influence sa réception mais aussi son développement. En l’occurrence, la technologie blockchain met en question la nécessité d’un tiers ordonnateur dans les relations sociales, propose un idéal de communion et de communication immédiates, bouleverse le système monétaire dont les dimensions religieuses ont été maintes fois soulignées et transforme aussi le rapport au temps, interrogeant la notion de foi/confiance (système « trustless »). Il n’est donc guère surprenant que les discours et références religieuses ou théologiques foisonnent tout autour.

En proposant de réunir les humains en se passant de toute institution centralisatrice, la blockchain se trouve investie d’attentes au long passé théologique : foi, communion, émergence, communication directe, révélation, vérité, etc. Comment analyser cet héritage et son réinvestissement ? S’agit-il de structures ou de motifs théologiques réinvesties et réinventées, au sens médiéval de l’inventio ? S’agit-il d’un imaginaire religieux structuré ? D’une religiosité séculière ? Quelles catégories mobiliser pour décrire cette dimension religieuse de la blockchain : religion, superstition, religiosité, mouvement para-religieux ? Qu’en disent les acteurs ?

Séminaires sous la direction de : Primavera de Filippi, CERSA, unité mixte du CNRS et de l’Université Paris II Panthéon- Assas ; Franck Damour, ETHICS EA 7446, Université catholique de Lille ; Gemma Serrano, Département Humanisme numérique, Collège des Bernardins.

Avec les interventions de :

  • Franck Damour, historien des idées, chercheur associé au sein du laboratoire ETHICS (EA7446), Université catholique de Lille
  • David Pucheu, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, chercheur au MICA (Médiations Informations Communication Arts), Université Bordeaux Montaigne et Université de Poitiers
L’ORIGINE DE BITCOIN : LES MONDES DE NICK SZABO ET HAL FINNEY

Franck Damour, historien des idées, chercheur associé au sein du laboratoire ETHICS (EA7446), Université catholique de Lille

L’apparition de Bitcoin n’est pas advenue soudainement en novembre 2008, au cœur de la crise des subprimes. Elle a été préparée au cours d’au moins une décennie, notamment dans les échanges entre Nick Szabo, Hal Finney et d’autres, avec des moments clés comme la publication de God’s Protocol, de Szabo en 1997. L’analogie théologique développée justement dans l’introduction à ce texte, qui théorise les smart-contracts, soulève une question importante à son égard : s’agit-il de pure facétie, ironie geek ou plutôt d’un indice pour des références religieuses ? 

En analysant les textes fondateurs, mais aussi les discussions via mailing lists sur l’extropian ou la cryptographie auxquelles Szabo et Finney ont pris part, il sera question de comprendre si les références religieuses présentes (vocabulaire, imagination, symbolisme, structure) peuvent avoir joué un rôle dans la genèse du Bitcoin.

BLOCKCHAIN ET IMAGINAIRE RELIGIEUX : ENTRE IRONIE ET PROFESSION DE FOI

David Pucheu, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, chercheur au MICA (Médiations Informations Communication Arts), Université Bordeaux Montaigne et Université de Poitiers

Ferments d’une « nouvelle révolution », la Blockchain, les crypto-monnaies, le bitcoin baignent depuis leur entrée dans l’espace discursif dans une rhétorique prophétique aux accents religieux. Difficile à caractériser, cette dimension religieuse semble relever d’une simple analogie destinée à qualifier, sur le ton de la trivialité, les thuriféraires de la Blockchain (se présentant volontiers eux-mêmes comme des « crypto évangélistes ») et les promesses associées aux virtualités de ces techniques de cryptographie. Récurrent dans les discours américains qui encadrent le développement technologique en général et celui du monde digital en particulier, ce recours systématique au référent religieux reste pourtant problématique. Relève-t-il d’une simple stratégie discursive, d’un effet d’annonce, ou serait-il au contraire symptomatique d’un fond de croyances partagées au sein des « communautés » qui se sont agrégées ces dix dernières autour des promesses de la Blockchain ?

Cette intervention analysera en « prenant au sérieux » cette dimension religieuse en dévoilant les différents archétypes judéo chrétiens qui innervent les discours encadrant le développement de la Blockchain (le millénarisme, l’évangélisme, le conversionnisme…). Elle s’intéressera plus particulièrement aux spiritualités post chrétiennes (le New Age notamment) qui ont accompagnés, dès le départ, le déploiement de l’informatique en réseau aux Etats-Unis et plus particulièrement en Californie (autour notamment de la notion ambivalente de « New Edge »).

Avec les interventions de :

  • Rémy Bourganel, enseignant, metadesign, programme Grands challenges, Ecole du management de l’innovation, Sciences Po Paris et Umea Institute of design, Suède
  • Primavera de Filippi, chercheuse au CERSA, unité mixte du CNRS et de l’Université de Paris II Panthéon-Assas ; chercheuse associée au Berkman Center for Internet § Society, Université de Harvard, Cambridge
  • Anthony Régent, leader ecosystems design, OnePoint, Paris
  • Alberto Romele, chercheur associé au IZEW (International Center for Ethics in the Sciences and Humanities), Université de Tübingen, Allemagne
« VIRES IN NUMERIS » : SUR LE MYSTICISME TECHNOLOGIQUE DES COMMUNAUTÉS DE BLOCKCHAIN

Primavera de Filippi, chercheuse au CERSA, unité mixte du CNRS et de l’Université de Paris II Panthéon-Assas ; chercheuse associée au Berkman Center for Internet § Society, Université de Harvard, Cambridge

« Alors que la religion nous demande de croire en quelque chose, l’argent nous demande de croire que les autres personnes croient en quelque chose », Yuval Noah Harari

Les Blockchains sont des systèmes pour la création et la maintenance d’enregistrements immuables. En expliquant brièvement leur fonctionnement, ils s’appuient sur la cryptographie pour valider des transactions dans le network, et atteindre ainsi une immuabilité.

Cette intervention analysera les différentes idéologies de Bitcoin et des autres communautés de Blockchain, afin de comprendre dans quelle mesure de telles idéologies peuvent être considérées en tant que forme implicite de religion de la technologie. Ceci, notamment, en raison de cette foi aveugle que souvent l’on a en les mathématiques et en la cryptographie. Alors que de telles manifestations explicites de croyance religieuse sont souvent considérées, par plusieurs défenseurs de la Blockchain, comme un comportement irrationnel, il faut remarquer que la plupart des communautés de Blockchain se base implicitement sur des métaphores religieuses justement pour décrire les opérations de leur système basé sur la Blockchain : en partant du genesis block jusqu’aux oracles et aux prophéties de Satoshi Nakamoto, de telles métaphores font signe vers une sorte de mysticisme technologique. La croyance dans l’infaillibilité des mathématiques et de la cryptographie constitue la différence idéologique fondamentale entre les diverses communautés de Blockchain. En effet, certaines communautés adhèrent au dogme de l’irréversibilité, basé sur la croyance que « le code est la loi » (par exemple, Bitcoin). D’autres soutiennent plutôt l’idée d’un consensus distribué, qui peut permettre l’introduction d’un changement de protocole s’il y a consensus autour du fait qu’un tel changement peut réparer un problème provenant d’un défaut technique (par exemple, Ethereum).

Cette intervention vise à mettre en évidence comment l’idéologie de l’irréversibilité de la Blockchain peut comporter le manque de mesures de prévention face à des erreurs du protocole, ce qui pourrait finalement compromettre la communauté dans son ensemble. En ce qui concerne la possibilité d’erreurs basés sur le code (code-based), les communautés de Blockchain qui n’adhèrent pas au mysticisme technologique sont susceptibles d’être plus résilientes par rapport à celles qui y adhèrent, puisqu’elles peuvent s’appuyer sur des solutions non-techniques afin de réduire ces risques, même si cela comporte la nécessité de s’éloigner du dogme de l’immuabilité et de l’irréversibilité.

IMAGES DU BLOCKCHAIN ET RELIGION : IMPLICATIONS ÉTHIQUES ET ONTOLOGIQUES

Alberto Romele, chercheur associé au IZEW (International Center for Ethics in the Sciences and Humanities), Université de Tübingen, Allemagne

Depuis quelque temps déjà, dans des domaines tels que la philosophie des techniques ou les STS (Science and technology studies), l'importance et les implications liés à l'utilisation d’images ont été discutés. Pourtant, peu de discussions ont été menées sur l'utilisation d’images dans le domaine de la communication scientifique. Les images utilisées dans la communication scientifique sont souvent des images produites par des non-experts qui n'ont consulté aucun expert avant de les produire. 

Cette intervention s’intéressera aux images de technologies de blockchain que l'on peut retrouver dans les catalogues en ligne d'agences d’images comme Getty Images. Ces images jouent-elles un rôle fondamental dans la constitution de l'imaginaire collectif autour de ces technologies et que, de cette manière, elles finissent également par influencer le processus d'innovation qui leur est lié ? L'imaginaire que ces technologies contribuent à façonner entretient-il une « aire de famille » avec l'imaginaire religieux ?