 Le choix très concret de l’art abstrait. L’exposition « La Pesanteur et la Grâce » entend traiter des rapports qui peuvent exister entre l’abstraction et la question spirituelle. Pourquoi ce choix ? On peut bien sûr envisager l’abstraction sans spiritualité, comme il existe une expression artistique de la spiritualité qui ne passe pas par l’abstraction. Toutefois l’abstraction a très tôt revendiqué une relation avec la dimension spirituelle : Vassili Kandinsky, peintre en 1910 de la première toile délibérément abstraite, est aussi l’auteur d’un essai fondateur « Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier » paru en 1911. Une autre tradition plus récente insiste davantage sur l’effet provoqué sur le spectateur lui-même que sur la représentation du monde de l’esprit. C’est ce qui constitue selon Éric de Chassey, commissaire de l’exposition « La Pesanteur et la Grâce », la distinction entre abstraction spiritualiste et abstraction spiritualisante. Matérialité et spiritualité. Si le titre de l’exposition est emprunté à une collection posthume des oeuvres de Simone Weil, c’est bien parce que les oeuvres des artistes rassemblés procèdent toutes, chacune selon ses modalités propres, de la conscience que la grâce ne s’atteint pas par une volonté héroïque mais par la soumission humble aux nécessités de la pesanteur. Ce que Simone Weil appelait « l’effet de levier » : « Monter en abaissant. Il ne nous est peut-être donné de monter qu’ainsi ». L’exposition « La Pesanteur et la Grâce » rassemble en effet, des artistes qui créent des oeuvres induisant un état spirituel chez ceux qui les reçoivent. Le caractère spiritualisant des oeuvres tient au fait que les images créées ne sont pas déterminées par avance mais naissent de la manipulation des matériaux bruts pour provoquer un effet sur le spectateur, le faire accéder à la dimension spirituelle sans l’avoir par avance déterminé. Il s’agit pour eux de poser devant le spectateur une matérialité élémentaire, très élémentaire, et de donner à sentir l’oeuvre en cours, la création à venir. Pour tous, le contenu se dévoile, s’ouvre dans la fabrication elle-même, une fabrication qui n’implique pas de savoir-faire mais une espèce de dépossession, de déprise de la maîtrise, d’abondon, de manière à se mettre en retrait pour que ce soient les oeuvres elles-mêmes qui se fassent, comme si elles pouvaient se faire d’elles-mêmes. « Ce qui reste à voir c’est ce moment très précis, très fragile, très difficile à saisir, où la création se met à exister ; ce moment très précis et très fragile où l’on passe de rien du tout à quelque chose qui n’est pas encore défini, quelque chose qui n’est pas encore grand-chose, mais qui est juste ce moment ce basculement ». Éric de Chassey. Toutes les traditions spirituelles mettent l’accent sur le fait que le fondement de l’exercice spirituel repose sur la capacité à sentir ce moment du passage du rien à quelque chose. Cinq artistes en quête d’intangible ? En assumant le choix de confier l’illustration de cette proposition exigeante à cinq artistes incarnant cinq démarches et cinq esthétiques différentes, le Collège des Bernardins espère que l’une ou l’autre de celles-ci entrera en résonance avec le cheminement humaniste ou spirituel de chaque visiteur. C’est ainsi que les tableaux monochromes de Marthe Wéry présentent des surfaces différenciées qui résultent des plongées successives d’un panneau dans des bains de couleur se déposant aléatoirement sur le support. Que les sculptures, dessins et photographies de Georges Tony Stoll se tiennent au plus près du moment où la chair surgit et s’imprime en une image. Que les tableaux de Callum Innes présentent une image non-figurative et irrégulière qui est le fantôme subsistant après que les couches épaisses qui recouvraient intégralement la surface ont été enlevées par dilution à la térébenthine, le tableau se faisant en se dé-faisant. Que les tableaux d’Emmanuel Van der Meulen prennent l’apparence d’une structure géométrique mais sont composés de la juxtaposition de gestes picturaux simples, comme des souffles. Que les oeuvres d’Emanuele Becheri délèguent leur fabrication à des tiers – pesanteur du matériau lui-même, escargots lâchés sur une surface, possesseurs d’un objet qu’ils passent au feu avant de le transmetre à l’artiste. retour... |